Dr Michel DE LORGERIL,
Patricia Salen
et Pr Joël de Leiris
Université Joseph Fourier
de Grenoble

Le troisième ressort de la controverse est venu, après la prise de conscience que les français avaient apparemment de mauvaises habitudes alimentaires (trop de graisses, trop de viandes, pas assez de légumes et de fruits, trop d’alcool, etc.), de la décision de faire en sorte qu’ils changent. Sans considération pour cette évidence que les français sont tout de même relativement protégés des maladies cardiovasculaires et probablement en raison de leurs habitudes alimentaires (et de boisson), on a lancé des campagnes d’information pour qu’ils modifient leurs habitudes de vie, notamment de manger et de boire. Et au premier plan figurait l’admonestation qu’ils devaient réduire leur consommation d’alcool !
Ce qui n’est pas forcément illogique !
Mais comment dire à des gens qu’il faut qu’ils changent leurs habitudes quand, dans le même temps, persiste chez ces gens la forte idée que ces habitudes sont probablement responsables de la relative protection dont ils bénéficient ?
C’est pour résoudre cette gênante contradiction que certains scientifiques, impliqués dans les grandes stratégies de Santé Publique de la dernière décennie, annoncèrent que désormais il n’y aurait pas (ou plus) de French paradox ! Circulez, il n’y a plus rien à voir !
Il ne s’agit pas pour les auteurs de cet article de condamner ou critiquer ceux qui décident de contester des concepts et donc d’animer le nécessaire débat scientifique. Ce qui fait problème avec la récente controverse sur le “French paradox“, c’est la motivation des contestataires et surtout les moyens utilisés. On pourrait donc, sous prétexte de faciliter la diffusion d’un message de Santé Publique par ailleurs discutable, s’arroger le droit de “re-visiter“ à sa convenance des données scientifiques, nier des statistiques médicales officialisées par l’OMS et banaliser des concepts qui depuis plusieurs décennies stimulent l’activité de nombreux groupes de chercheurs.
Ainsi, s’appuyant sur (extrapolant) des données scientifiques inadaptées au problème posé, une sorte de campagne médiatique (voir ci-après les extraits de presse) a été lancée pour dénoncer tous ensemble : le concept scientifique de “French paradox“ lui-même, la naïveté de ceux qui l’avaient décrit et tenté de l’expliquer (notamment par le biais de la consommation de vin), la cupidité de ceux qui utilisaient le concept à des fins commerciales, et la trivialité de ceux qui prétendaient développer des programmes scientifiques pour comprendre le concept lui-même,

 


les éventuels effets bénéfiques de l’alcool ou du vin, ou les complexes interactions biochimiques qu’entretiennent certains aliments (notamment certaines graisses) avec l’alcool (ou le vin). Voilà des universitaires et des chercheurs patentés d’institutions nationales qui n’hésitent pas, sous le louable prétexte d’améliorer la Santé Publique (“il faut ré-éduquer les français et changer leur mode de vie, et leurs habitudes alimentaires, et leurs façons de boire!“), à manipuler des données scientifiques inutilisables dans le contexte du “French paradox“, à nier les statistiques nationales de mortalité (et des causes de décès) publiées par l’OMS et l’INSERM et à avancer de bien curieuses explications. A titre d’exemple, prétendre que la France est un pays méditerranéen témoigne d’une médiocre connaissance des données géographiques, climatologiques et agricoles qui caractérisent notre beau pays (figure ci-jointe). Une des données majeures du “French paradox“ c’est peut-être justement que les viticulteurs français (et les moines qui exigeaient du vin pour leurs célébrations) aient été capables au cours des siècles d’adapter la vigne, une plante méditerranéenne exigeante, à nos latitudes et climats non-méditerranéens et de produire des breuvages de très haute qualité malgré des conditions totalement inadaptées à la plante originelle. En un mot, les vignerons français auraient réussi là où les producteurs d’huile d’olive ont échoué ! Finalement, la principale curiosité de cette controverse se trouve peut-être dans l’étrange ambiguïté de certains scientifiques dans leur acharnement à vouloir “faire parler“ la réalité en fonction de nécessités sociales ou morales et, à ce prix, tenter de “donner à voir le monde “selon une optique déformée par leur volontarisme stratégique.


Lecture conseillée pour un survol de l’historique des diverses polémiques et controverses à propos du “French paradox“:
M de Lorgeril et al. Mediterranean diet and the French paradox.
Two distinct biogeographic concepts for one consolidated scientific theory on the role of nutrition in coronary heart disease. Cardiovascular Research 2002 June;54(3):503-145.

 

 

 

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