Docteur Karen RITCHIE
Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale. E0361
Épidémiologie des Pathologies du Système Nerveux,
Hôpital La Colombière,
Montpellier, France.
Email:ritchie@montp.inserm.fr
On étudie depuis plus de vingt ans la possibilité que l'alcool protège contre la baisse de l'activité cognitive liée à l'âge et les maladies neurodégénératives. Une consommation d'alcool faible à modérée –
c'est-à-dire un à trois verres par jour – est associée à une mortalité plus basse, un risque réduit de cardiopathie coronarienne et une diminution des lésions de la substance blanche. Étant donné que les maladies vasculaires sont la cause de démences à la fois de type vasculaire et d'Alzheimer, on s'est à nouveau intéressé au rôle de l'alcool, même si des études précédentes n'ont donné aucun résultat.
Des études transversales effectuées dans les années quatre-vingt n'incluaient pas l'éventualité de troubles comorbides de confusion et donnaient des résultats contradictoires (rapports des cotes allant de 0-5 à 2-3). Des méta-analyses de ces études de contrôle de cas n'ont mis en évidence aucune association significative entre la consommation d'alcool et la démence. Cependant, l'exclusion d'individus ayant une histoire d'alcoolisme ou de maladie cardiovasculaire a été une source importante d'erreurs dans nombre de ces études. Le fait que l'abstinence d'alcool est en général le résultat d'une mauvaise santé est une autre source possible d'erreurs. De plus, certaines études ne différenciaient pas le type ou la quantité d'alcool consommé.
On a maintenant fait plusieurs études basées sur une population à grande échelle, qui considéraient à la fois les facteurs de risque se confondant et ceux agissant l'un sur l'autre dans une étude longitudinale. La plupart de ces études ont mis en évidence une association de la consommation d'alcool avec une baisse du risque de démence éventuelle. Des études plus récentes ont montré que le risque est élevé à la fois chez les personnes qui s'abstiennent de boire et chez celles qui consomment beaucoup d'alcool. L'étude longitudinale de Rotterdam – qui utilisait des "non-buveurs" plutôt que des personnes qui s'abstenaient depuis peu comme groupe de référence – a conclu que le risque était inférieur chez les personnes qui consommaient une à trois boissons par jour.
Il faut également considérer les variables non liées à la santé. Leibovici et coll. ont rapporté une baisse du risque de démence (rapport des cotes - 0.26) associée à la consommation d'alcool. Cependant, quand le lieu de résidence était inclus dans le modèle utilisé, cet effet disparaissait. Ceci est dû au fait qu'une personne âgée présentant des troubles cognitifs légers ou une démence vit en général dans une maison de repos où l'alcool est interdit. Les études qui ne prennent pas en compte les facteurs non liés à la santé courent donc le risque de mal classifier les participants.
Dans une récente étude prospective de témoins au sein d'une cohorte, Mukamal et coll. ont essayé d'éviter les erreurs systématiques des études précédentes. Ils ont pris des mesures répétées de consommation d'alcool, ont séparé les buveurs des non-buveurs de longue date, et ont essayé d'établir un comportement de buveur sur les 5 ans précédant le début de l'étude. Mukamal et coll. ont également tenté d'obtenir une estimation par variables représentatives des participants décédés ou indisponibles.
Les résultats de l'analyse confirment les conclusions précédentes d'un léger effet protecteur de la consommation d'alcool faible à modérée sur le risque de dé-mence. Cependant, sur 5 888 participants de l'étude initiale, 842 n'ont pas été examinés, 1 386 n'ont pas eu d'examen IRM, 52 n'ont pas eu un examen cognitif complet et 107 des 480 éventuels cas de démence ont été éliminés.
 
Les personnes présentant des troubles cognitifs et un début de démence ont tendance à refuser les examens cognitifs, à avoir des difficultés à se déplacer aux cen-tres d'examens, ou à abandonner les groupes d'études en raison d'un changement de résidence. Les auteurs ont noté, par exemple, que les individus qui ont subi un examen IRM complet étaient sensiblement en meilleure santé et consommaient sensiblement plus d'alcool que ceux qui ne le faisaient pas. Par conséquent, il se peut que cette étude ait été sujette à des erreurs systématiques.
L'étude de Mukamal et coll. est en progrès par rapport aux études précédentes pour deux raisons : premièrement, la fonction cognitive a été appréciée rétrospectivement par un questionnaire à variables représentatives chez des individus décédés, bien qu'une telle appréciation globale couvre toutes les causes de déclin cognitif terminal ; et deuxièmement, le comportement de buveurs sur les 5 ans précédant le début de l'étude a été apprécié pour l'identification des individus susceptibles d'avoir arrêté de boire récemment en raison de problèmes cognitifs ou autres problèmes de santé.
Mais une période de 5 ans est-elle suffisante ? Étant donné que la démence en fin de vie a été associée à une tension artérielle élevée au début de l'âge adulte, les jeunes adultes qui présentent un risque élevé de développer une démence réduisent-ils leur consommation d'alcool à un jeune âge pour cause d'hypertension ?
Bien que la plupart des études basées sur une population aient démontré que la consommation d'un à trois verres d'alcool par jour diminue le risque de dé-mence en fin de vie, ces conclusions doivent être interprétées avec une grande précaution. Des études basées sur une population ont été faussées par divers problèmes: le diagnostic de démence éventuelle, la fiabilité des dires des patients sur leur consommation d'alcool, les fluctuations du mode de comportement de buveur tout au long de la vie, la mortalité et les erreurs dues aux défections. De manière plus importante, si l'alcool protège, à quel âge protège-t-il ? Des chercheurs ont supposé que l'alcool protégeait immédiatement avant le début potentiel de la démence. Cependant, si l'on considère les effets négatifs de la consommation d'alcool – tels que ictus, atrophie corticale, accidents de la route et chutes – les praticiens devraient réfléchir avant de prescrire plusieurs verres d'alcool par jour en l'absence de bénéfice notable.

Références
1 Scherr PA, LaCroix AZ, Wallace RB. Light to moderate alcohol consumption and mortality in the elderly, I Am Geriatr Soc 1992; 40: 651-57.
2 Ruitenberg A., van Swieten JC, Witteman JC, et al. Alcohol consumption and risk of dementia : the Rotterdam study. Lancet 2002; 359: 281-86.
3 Leibovici D, Ritchie K, Ledésert B., Touchon I.
The effects of wine and tobacco consumption on cognitive performance in the elderly: a longitudinal study of relative risk. Int I Epidemiol 1999; 28: 77-81.
4 Mukamal KI, Kuller LH, Fitzpatrick AL, Lungstreth WT, Mittleman MA, Siscovick DS. Prospective study of alcohol consumption and risk of dementia in older adults. IAMA 2003; 289: 1405-13.
5 Skoog I, Lerntelt B, Landahl S, et al. 15 year longitudinal study of blood pressure and dementia. Lancet 1996; 347: 1141-45.
 
 

 

 

 

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