Pr Jack MASQUELIER
En décrivant la façon dont le vin influe sur le cholestérol que charrie notre sang, je ne m'adresse pas aux lecteurs qui n'ont plus rien à apprendre sur ce thème, mais à ceux qui, aimant le vin, sont rebutés par les discours chimiques. Ces gens-là existent, j'en rencontre chaque jour. C'est sans doute à eux que pense la direction de Vins et Santé en me priant d'écrire un article "dans la mesure du possible, de lecture aisée".
J'imagine que Dieu le Père fit la même recommandation à son fils en l'envoyant sur terre : "Petit, n'oublie surtout pas les paraboles, ils ne retiendront que ça de tes évangiles". Et ça a marché !

Le stérol de la bile
Le cholestérol est pour moi une vieille connaissance. En 1961, un congrès médical international se tenait à Bordeaux, consacré à
l'étude scientifique du vin et du raisin. J'y fis un exposé sur les constituants du vin produisant, chez diverses espèces animales, une diminution du taux de cholestérol sanguin. Sitôt achevée ma conférence, un auditeur demande la parole : "je suis Milton Silverman, le doyen de l'école de médecine de Los Angeles. Cher professeur Masquelier, je vous invite à faire ce discours dans mon université. Vous y aurez un triomphe, car en ce moment régnent aux USA deux grandes peurs : le communisme et le cholestérol !".
Depuis cette époque, la chute du mur de Berlin a produit son effet, mais la seconde peur persiste, elle a traversé l'Atlantique et le cholestérol est devenu, chez nous aussi, l'ennemi à abattre. Dans un livre paru en 1991, Jean-Marie Bourre énumère les raisons de la haine du public envers cette bête noire, ce démon des temps modernes. Consulter l'étymologie ne rassure guère : cholestérol veut dire : stérol de la bile. Cette bile résulte de l'épuration du sang par le foie, qui la rejette dans l'intestin. Un double déchet, en somme, ce qui est peu glorieux comme écrin. Quant à la désinence stérol, elle classe le produit parmi les graisses, ce que confirme son insolubilité dans l'eau. Le sérum sanguin, riche en eau, devrait être trouble puisqu'il contient du cholestérol. Or, il est limpide. Que signifie cette dissimulation, sinon l'aveu d'un vice ? On le voit, le cholestérol semble être né sous une mauvaise étoile.

Le bon cholestérol
On ne parle jamais des trains qui arrivent à l'heure. Cette remarque désabusée concerne également une partie du cholestérol sur laquelle le public ne reçoit au-cune information, bien qu'elle soit pondéralement majoritaire. Tranquillement, cette fraction sans histoire contribue à l'édification des tissus de notre corps, en particulier des milliards de cellules qui les constituent. Chacune de ces cellules possède une membrane externe qui, loin de l'isoler, assure les relations qu'elle doit entretenir avec ses voisines, de façon à former un tout cohérent. De tels échanges exigent une consistance fluide, assurée par la présence abondante de lipides et notoirement de cholestérol. Tout cela baigne dans l'huile, pourrait-on dire, et ne suscite aucun tapage médiatique.

 

Pour remplir ce rôle plastique, il faut que le cholestérol circule dans le sang, seul fluide capable de joindre chaque point du territoire. A la façon des mouvements sociaux créant des embouteillages monstres dans les voies urbaines, le cholestérol crée dans les artères où il se dépose des ralentissements du flux sanguin allant jusqu'au blocage. Curieusement, ces événements à valeur négative sont abondamment médiatisés. Il n'est donc pas étonnant que la recherche médicale se soit consacrée en priorité à la pathologie due au cholestérol circulant. Ainsi fut expliqué pourquoi cette substance insoluble dans l'eau naviguait sans problème sur le fleuve sanguin : simplement en montant dans des ransporteurs, les lipoprotéines, que Jean-Marie Bourre compare à des taxis. Il en existe deux variétés : le taxi LDL, qui prend en charge le cholestérol produit par le foie et le dépose aux endroits prévus pour qu'il s'y fixe, et le taxi HDL qui ramasse le cholestérol superflu et le porte au foie qui va le détruire.
Afin de donner au public une information imagée, non chimique et rassurante sur ce phénomène, on nomma "bon cholestérol" le système HDL, car il contribue à débarrasser notre corps du stérol honni. Cela ressemble au "ouf" de satisfaction que l'on pousse quand un acteur médiocre quitte la scène. Quant au système LDL, qui facilite la fixation, il reçut le nom de "mauvais cholestérol". Désormais, le pronostic dramatique fondé sur un taux trop élevé de cholestérol sanguin pouvait se tempérer par la présence de HDL en quantité estimée protectrice.
Le taxi LDL, vu sous l'optique cardiologique, mérite sans conteste son acception péjorative, puisqu'il contribue à l'édification de la plaque d'athérome, la mère de l'infarctus.
Toutefois, des esprits chagrins ne comprenaient pas pourquoi le taxi HDL, présent sur place, repartait à vide. Ce n'était donc pas le bon samaritain espéré, mais un affreux conducteur préférant fuir, refusant l’idée que le sang du blessé souille sa chère voiture…
L'infarctus sanctionnerait-il une lâcheté commise au bord d'une route ? La science toujours en marche permet de laver HDL de ce soupçon.

 
 

 

 

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