Professeur Jacques PILLOT
Directeur d’Unité de Recherche
et Professeur honoraire
à l’Institut Pasteur
Professeur honoraire à la Faculté de Médecine de Paris-Sud

Une autre théorie du vieillissement incrimine l’altération des gènes, dans laquelle d’ailleurs les processus oxydatifs précèdemment décrits pourraient être aussi déterminants. Les toutes récentes expériences de clonages apportent une information intéressante en ce sens sur le vieillissement. La brebis Dolly et d’autres animaux obtenus par clonage en introduisant un noyau cellulaire d’un sujet donné dans un ovocyte de même espèce, naissent avec l’âge du donneur de noyau, ce qui conduit à un vieillissement précoce du sujet cloné. Ainsi le vieillissement semble s’inscrire avec le temps dans le patrimoine génétique, dès la naissance.
Nous sommes tributaires de notre génome pour les risques de voir apparaître certaines ma-ladies qui peuvent conduire à la mort mais la date de celle-ci n’est en rien programmée. Par exemple, des gènes de sensibilité à la tuberculose ont été identifiés mais il est impératif que les individus sensibles rencontrent l’agent infectieux pour éventuellement en mourir ; le moment de la contamination n’est, lui, en rien programmé. Les jumeaux homozygotes qui sont une réplique rigoureuse de l’un par rapport à l’autre, décèdent souvent de ma-ladies différentes et en tout cas à des dates différentes. Les Japonais, privilègiés par leur durée de vie, meurent au même âge que les Américains quand ils émigrent vers la côte ouest des USA. L’influence des conditions de vie, notamment de la nutrition, de l’environnement (qui implique notamment la présence ou non d’agents infectieux spécifiques), est déterminante dans le processus qui met un terme à l’existence. À celà il faut ajouter les facteurs délétères que l’homme s’administre lui-même, avec le tabac, la drogue, l’excès d’alimentation ou d’alcool et la sédentarité.
Quoi qu’il en soit, la mort peut évidemment n’avoir aucune relation avec le vieillissement ; mais le vieillissement s’il ne conduit pas directement à la mort, sensibilise progressivement et inéluctablement à toutes les causes de mortalité qui affectent notre existence. Quant à l’existence de gènes conditionnant à eux seuls la durée de la vie, les "gérontogènes", elle paraît relever du fantasme.
Force est donc de reconnaître que notre ignorance reste grande sur le mécanisme intime du vieillissement, qui représente sans doute un processus d’autant plus diffi-cile à déchiffrer qu’il apparaît plurifactoriel. À ce jour aucune théorie ne peut être reconnue valable.
Dans un tel contexte, la logique consiste d’abord à agir pour une prévention des principales causes de mortalité.

Vieillissement et maladies cardiovasculaires
Les affections cardiovasculaires sont responsables de la majorité des morts dans le monde ; elles y occasionnent à elles seules le 1/5e de tous les décès en moyenne générale ; mais elles tuent ou affectent sérieusement à un moment ou à l’autre de la vie, la moitié de la population des pays anglo-saxons. La première place est occupée par l’infarctus du myocarde et ses séquelles, la seconde par le ramollissement et les hémorragies cérébrales (Tableau II). Viennent ensuite les infections pulmonaires basses, les diarrhées infectieuses et la mortalité périnatale, ces deux dernières causes étant l’apanache des pays en voie de développement. Suivent la dilatation et les maladies obstructives des bronches, la tuberculose, la rougeole et les accidents de la route (avec une plus haute incidence dans les pays en voie de développement pour l’avant-dernière, dans les pays développés pour la dernière). Les projections pour 2020 de l’O.M.S. montrent
que les deux premières causes, la mortalité cardiovasculaire, devraient irréductiblement garder la première place tandis que les accidents de la route bondiraient de la 9e à la 3e place, avec la dilatation et les maladies obstructives des bronches. Toutes les infections seraient appelées à régresser en dessous du dixième rang mais les cancers des voies respiratoires passeraient de la 10e à la 5e place.
Il est donc incontestable que la majorité des individus voit leur vie cesser avec l’éclosion de manifestations cardiovasculaires. Les projections sur l’avenir établissent qu’il en serait toujours ainsi, ce qui tend à montrer que l’altération de l’appareil vascu-laire est un élément prédominant du vieillissement. Il est à noter que les altérations des vaisseaux sanguins qui caractérisent l’athérome et qui conduisent à l’infarctus du myocarde et aux accidents circulatoires cérébraux, incriminent précisément le même processus d’oxydation, les mêmes formes activées de l’oxygène que celles qui apparaissent capables de faire vieillir les cellules ou d’altérer les gènes.
Les récentes études histologiques conduites sur les artères de nouveau-nés montrent déjà que les toutes premières lésions de l’athérome artériel sont perceptibles dans les mois qui suivent la naissance. Le vieil adage "on a l’âge de ses artères" y trouverait-il sa justification ?

 

La prévention du vieillissement et des accidents cardiovasculaires : le rôle du vin
En l’absence de connaissances précises et sûres sur l’intimité des mécanismes du vieillissement, il est difficile de dégager des mesures qui permettraient d’en ralentir efficacement le processus. Néanmoins, les données statistiques des différents pays, le mode de vie dont l’activité physique et le contenu de l’alimentation sont les éléments essentiels, paraissent conditionner la rapi-dité d’évolution des processus dégénératifs du vieillissement. Le régime méditerranéen comportant une alimentation à base de fruits, légumes, poissons et vin, associé à une réduction de la consommation de graisses saturées et à un exercice physique suffisant, devrait désormais ouvrir une voie royale vers la longévité maximale.
Une telle alimentation qui, de toute évidence, induit une réduction de la mortalité cardiovasculaire et où le vin paraît avoir un rôle primordial, présente l’avantage de se situer en parfaite concordance avec les plus récentes données relatives à la mise en place de facteurs présumés capables de ralentir les processus du vieillissement.
Ce n’est sans doute pas une simple coïncidence que les formes activées de l’oxygène représentent un stade essentiel du développement des lésions de l’athérome artériel (comme décrit dans la précédente édition de cette revue) et qu’elles soient aujour-d’hui fortement incriminées dans les processus du vieillissement. Si cette analogie se confirme, vieillissement et maladies cardiovasculaires y trouveraient leur point de conjonction, ce qui expliquerait pourquoi vieillissement et fréquence des maladies cardiovasculaires évoluent strictement parallélement dans le temps. L’athérome est indiscutablement considéré comme un vieillissement des artères et toute thérapeutique préventive des maladies cardiovasculaires avec des anti-oxydants pourrait avoir alors un impact à la fois sur le vieillissement et la maladie artérielle. En ce sens, l’introduction dans l’alimentation de compléments présumés capables de réduire les processus oxydatifs délétères, n’aurait rien d’irrationnel.
Les lésions d’athérome artériel (infarctus du myocarde au premier rang, hémorragie cérébrale au deuxième rang) sont globalement à l’origine de plus de 20 % des décès (Tableau II). Puiqu’elles ont la particularité d’être décelables dès les premiers jours de la vie et que les projections vers l’avenir tendent à montrer que cette cause première de mortalité restera première ; c’est donc ce processus qui doit être pris prioritairement en compte dans un souci de longévité.
Le rôle bénéfique d’une consommation modérée de vin pour la prévention des maladies cardiovasculaires est désormais une évidence, scientifiquement démontrée. La réduction, de l’ordre de 35 %, de l’incidence des maladies cardiovasculaires dans ces conditions va toujours de pair avec une réduction du taux de mortalité du même ordre et parfois légérement supérieure, ce qui donne à penser que l’action bénéfique du vin puisse déborder le cadre de ces maladies. Le principe actif, indiscutablement repéré pour cette activité, repose sur la molécule d’alcool consommée à petites doses, ce qui explique que d’autres sources d’alcool que le vin puissent aussi s’avérer bénéfiques pour la prévention de ces affections ; mais ceci avec un risque de cancers de la langue et de l’œsophage, si les concentrations d’alcool sont supérieures à celles du vin et surtout si elles sont absorbées en excès. Trois propriétés sont attribuées au vin : une activité anti-oxydante sans doute prépondérante, une capa-cité à induire une relaxation des cellules constituant le tapis cellulaire des vaisseaux, enfin un antagonisme à la formation des caillots sanguins en inhibant
l’agrégation des plaquettes. Le vin offre-t-il une supériorité par rapport aux autres breuvages alcoolisés ? Cela paraît très vraisemblable mais non encore scientifiquement établi. La supériorité du vin pourrait tenir, d’une part, à la présence dans ce breuvage de polyphénols particulièrement absorbables par la mu-queuse intestinale dans ces conditions, d’autre part, à la façon dont le vin est généralement consommé, c’est-à-dire plus régulièrement, lors des repas, et à doses plus fractionnées que les autres breuvages alcoolisés. Les propriétés anti-oxydatives du vin vis-à-vis des formes activées de l’oxygène inductrices des lésions athéromateuses, n’expliquent pas les vertus de celui-ci : l’alcool n’est en effet que faiblement capable de neutraliser de telles formes et il n’a toujours pas été établi que les polyphénols qui sont, eux, de puissants anti-oxygènes, soient actifs pour contrarier l’évolution de l’athérome ; de plus, les taux sanguins de polyphénols que l’on obtient après absorption de vin sont inférieurs à ceux qui s’avérent actifs dans les modèles in vitro. Bien des mystères
subsistent donc sur l’éminente propriété du vin.

 
 

 

 

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