
Jeanine Zausa |
Décidées et formées
pour reprendre le domaine familial.
A l’écoute de certaines
femmes, on mesure
combien elles ont trimé pour gagner leurs
galons de vigneronne. Les temps ont changé,
la féminisation du milieu s’est
poursuivie et tout naturellement, des filles
de la terre ont choisi de se préparer
à reprendre la propriété
familiale. Cette nouvelle génération
de femmes vigneronnes a généralement
participé aux vendanges pendant l’enfance
avant de quitter le domaine familial pour faire
des études. Certaines d’entre elles
se préparaient à une toute autre
carrière, parfois dans l’attente
de devenir vigneronne. C’est le cas de
Sabine Le Marie du domaine De Serres à
Carcassonne qui était montée à
Paris débuter une carrière dans
le milieu de l’édition, mais qui
savait qu’un jour elle reprendrait la
propriété de son père.
Entre deux jobs, elle s’y était
préparée en suivant des cours
de techniques d’œnologie à
Dijon. Après, elle a enchaîné
les formations. Elle a notamment obtenu un BP
agricole de comptabilité gestion et s’est
aussi formée pour être graphologue
conseil. Aujourd’hui, cette vigneronne
continue à exercer ce métier de
conseil car elle a choisi de garder ses clients
et à l’occasion, elle les amène
à découvrir ses vins. Le parcours
de Marie Niel-Durst du domaine Saint Martin
à Quarante est un peu différent.
Infirmière anesthésiste, elle
a exercé son métier à Montpellier
avant de retourner au domaine de ses parents
pour se préparer à leur succéder.
A 30 ans, elle a donc choisi de reprendre des
études pour décrocher un BTA de
viticultrice-œnologue. “Gamine, je
participais aux vendanges, mais pour tout ce
qui est de la vinification, mon père
ne m’avait rien appris”, dit-elle.
Autre exemple, celui de Sophie Gely installée
à la Commanderie de Preissan à
Ouveillan, elle a décroché un
diplôme de pharmacien avant d’enchaîner
avec des études d’œnologue
et de réussir sa première vinification
en 1995 sur le domaine de ses parents. |

Cécile Bernhard Reibel
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Des vins plus fins
Avec une sensibilité reconnue plus grande
que celle des hommes et des goûts différents,
les femmes ont réussi à influencer
l’évolution des vins. Janine Zausa
du Château Galey à Saint Felix
de Foncaude avoue clairement : “Je n’aime
pas les vins assemblés par mon œnologue
qui est un homme parce qu’ils sont trop
corsés. Je lui fais toujours ajouter
une cuve plus légère pour que
le vin mis en bouteille soit plus léger
et se laisse boire.” Cécile Bernhard-Reibel
impose aussi ses goûts et dit apprécier
que l’on juge que ses vins aient de la
finesse et de l’élégance.
“C’est cette touche de féminité
qui ressort quand on parle de mes vins en disant
les vins de Cécile”. Emilie Faussié
s’est entourée, en 1992, d’une
femme comme chef de cave, Hélène,
élue “vigneronne de l’année”
par le Gault et Millau cette même année.
Elle dit “les vins faits par les femmes
ont des nuances plus subtiles qui dévoilent
leur plus grande sensibilité. Par opposition
à un vin dit féminin, un vin viril
est un vin qui a du corps, qui est charnu.”Bref,
de façon générale, les
vigneronnes disent apprécier les vins
jeunes, soyeux, avec un joli bouquet et un goût
complexe plutôt fruité. Elles se
réjouissent aussi de voir que les consommatrices
de vin leur ont emboité le pas. Et à
cette clientèle de femmes de plus en
plus nombreuses, il est aujour-d’hui important
de plaire pour vendre son vin, comme le dit
Mme Robert du domaine La Provenquière
à Capestang. “Sans chercher à
faire des vins carrément féminins,
on cherche aujourd’hui à faire
plus de vins qui plaisent aux femmes. Ces vins-là
sont faciles à boire parce qu’ils
sont plus doux et ont des tanins plus fins.”
Pour faire du vin, les femmes rivalisent donc
sans complexe avec les hommes car elles bénéficient
d’un autre atout, une intuition qui leur
permet d’anticiper les évolutions
de leur vin au moment de l’assemblage
quand il faut jouer “le nez du parfumeur”,
disent certaines. Pour beaucoup de femmes, cette
étape est passionnante, comme l’explique
Marie Niel-Durst avec ces mots “J’aime
le côté créatif des assemblages.
L’intuition ren-tre en jeu. Je sais ce
que je veux obtenir et j’éprouve
du plaisir à créer.” Ce
plaisir Sophie Gély le ressent aussi
lors de la vinification. Cette femme qui a un
diplôme de pharmacien, qui dit être
un vigneron femme et pas une vigneronne, a voulu
donner ses marques à ses cuvées,
à ce stade de l’élaboration.
“Je vinifie en assemblage pour une meilleure
alchimie et je mélange des cépages
dans la cuve, au moment de la fermentation”,
explique-t-elle.
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Françoise
Rigal |
Chantal Comte |
La qualité, ce mot revient régulièrement
dans leurs propos quand elles parlent de leur
travail. Elles disent d’ailleurs souvent
avoir planté des cépages améliorants
pour faire évoluer leur production vers
une meilleure qualité ou, comme le précise
Bernadette Bernabé, “restructurer
un do-maine tombé en décrépitude
avec le souci de respecter les caractéristiques
d’un terroir”. Mme de Chefdebien
du domaine de l’Abbaye des Monges sur
la route de Gruissan, près de Narbonne,
a également participé à
ce travail sur la vigne pour améliorer
les cépages afin de répondre aux
critères de l’AOC “Coteaux
du Languedoc” et mettre plus en avant
un terroir, celui de la Clape. Et planter la
vigne, elles aiment cela parce que “la
vigne c’est vivant. On voit le pied grandir,
porter les raisins”, disent-elles. “Ensuite
et jusqu’au moment des vendanges, il faut
chouchouter la vigne, la surveiller, la soigner
aussi en cas de maladie. Tout se passe comme
on veille sur un bébé,”
explique Sabine Le Marie. Ce travail dans les
vignobles leur tient à cœur et savoir
que leurs plantations leur survivront les rend
heureuses. “C’est émouvant,
on s’inscrit dans la durée”,
apprécie Chantal Lecouty qui se rappelle
que dans la presse (son ancien domaine), “on
est dans l’éphémère”.
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Françoise
Bedel |
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Cette démarche générale
vers des produits de meilleure qualité
a aussi souvent généré
une évolution des modes de production
car beaucoup de ces vigneronnes déclarent
appliquer aujourd’hui les principes de
l’agriculture raisonnée et préfèrent
éviter l’utilisation de certains
produits chimiques pour mieux faire ressortir
les caractéristiques de leurs raisins.
Chantal Comte, qui s’inscrit dans ce mouvement,
s’est également beaucoup investie
pour disposer de la première cave particulière
certifiée ISO 9002. “La qualité
retentit sur le goût” rappelle Françoise
Bedel, producteur de Champagne à Crouttes
sur Marne. Cette femme fait un peu exception
dans sa région car elle produit son vin
en biodynamie depuis 1998, une méthode
dont les adeptes sont plus nombreux dans d’autres
régions comme l’Alsace. “En
biodynamie, le respect du calendrier lunaire
pour certaines applications est un peu contraignant
mais ce qui m’importe c’est que
mon Champagne à base de Pinot meunier
dégage bien tous les arômes de
fruits rouges qu’il peut renfermer”,
explique-t-elle. En Bourgogne, Anne Claude Leflaive
a également préféré
la biodynamie. Elle l’a testée
sur une partie de son domaine en 1990. Les résultats
ont été concluants : “cette
méthode est celle qui respecte le mieux
l’intégrité des raisins
et du vignoble”, dit-elle. Elle permet
d’obtenir des vins appréciés
pour leur grande finesse et leur minéralité
qui vient du terroir. Depuis 1997, l’ensemble
du vignoble fait donc référence
à la biodynamie. |
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Anne Claude
Leflaive |
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Un vin s’élève
comme un enfant
Le vin, la vigne : c’est leur plaisir,
leur passion. Elles en parlent souvent comme
d’un enfant qu’elles maternent avec
amour. Cécile Bernhard-Reibel et Mme
Magnien s’accordent à dire par
exemple : “Un vin s’élève
comme un enfant. Chaque vendange est un accouchement.
Dans chaque cuve, il y a un nouveau-né
qu’il faut ensuite élever pour
qu’il devienne un adulte, avec un caractère
et une personnalité”. Ces mots,
cette comparaison avec l’enfant, les femmes
y ont volontiers recours dans leur argumentaire
de vente. Par exemple, Mme Robert dit que lorsqu’elle
fait découvrir son vin, elle en parle
toujours en disant “je l’ai élevé”,
“il est à maturité”
ou encore “c’est un majeur”.
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Sabine Lemaire |
Avec un discours différent de celui des
hommes, les vigneronnes réussissent donc
à vendre leur vin. La commercialisation
est aussi devenue un pôle où certaines
jouent même un rôle majeur. Citons
par exemple Carol Duval-Leroy de la maison Champagne
Duval-Leroy à Vertus qui a réussi
à propulser son groupe au septième
rang national et à faire de sa gamme
“Fleur de Champagne” une véritable
marque. Il faut dire que beaucoup de ces femmes
n’hésitent pas à s’absenter
de leur propriété pour participer
à des salons en France et à l’étranger
afin de vendre leur production. Au quotidien,
c’est dans leur caveau qu’elles
prennent plaisir à recevoir les visiteurs
et les acheteurs de vins ; des postes auxquels
les femmes ont également réussi
à accéder. Ce lieu de réception,
elles ont cherché à l’agrémenter
pour le rendre plus convivial. Sabine Le Marie,
par exemple, a paré les murs de son chai
de couleurs chaudes, un jaune safran et un rouge
orangé foncé. Elle a également
accroché une grande toile avec un paysage
peint dans des tons d’automne, réhaussés
d’une touche de bleu. Pour animer le caveau
du Château de la Tuilerie près
de Nîmes, Chantal Comte a eu une autre
idée, associer le vin avec l’art.
Elle a donc transformé son caveau en
salle d’exposition d’œuvres
d’artistes et organise régulièrement
des vernissages.
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Brigitte Breuzon |
Sophie Gély
Cavalié |
En outre, elles soignent leur packaging et tentent
de donner un “plus” avec une touche
de féminité à l’étiquette
de leurs bouteilles. Par exemple, Marie Niel-Durst
est passionnée par la peinture, elle
a donné naissance à une cuvée
qu’elle a baptisée “le souffle
de Gaïa”. Ses bouteilles, elle voulait
les démarquer alors sur une étiquette
aux couleurs flamboyantes, elle a osé
faire figurer une femme nue.
Surproduction, effet de la conjoncture internationale,
les ventes sont devenues plus difficiles. Ces
femmes du vin ne veulent pas pour autant céder
à la tentation de faire des “vins
de mode” quand elles ont, par exemple,
l’habitude de produire des vins de garde.
Elles préfèrent jouer sur un autre
registre, celui de la qualité et de la
mise en valeur de la typicité de leur
terroir. “La terre nous rend mo-deste”
dit Chantal Comte. Il y a les bonnes et les
mauvaises années, quoi qu’il en
soit, elles font, et continueront de faire,
les choses avec amour et passion. Et chaque
vendange est un accouchement qui leur donne
un nouvel élan pour élever un
vin et faire toujours mieux. Irène
LORGERÉ |
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