Professeurs Gérard DEFFIEUX,
Jean-Michel MÉRILLON
et Dr Xavier VITRAC

Groupe d’Etudes des Substances Végétales à Activité Biologique
UFR Pharmacie - Université Victor Segalen Bordeaux 2
De nombreuses études épidémiologiques mettent en évidence une corrélation négative entre la consommation modérée et régulière de vin et l’incidence de pathologies majeures comme le cancer et les maladies cardio-vasculaires. De plus, des études menées par l’équipe du Professeur Orgogozo en Gironde et Dordogne montrent que le risque de développer une démence et une maladie d’Alzheimer chez les personnes âgées est divisé par deux chez les buveurs modérés de vin.
Les polyphénols et leur diversité
La première question que nous nous posons concerne les composés responsables de ces effets bénéfiques du vin sur la santé. Nous savons que le vin, et plus particulièrement le vin rouge, a pour principale originalité de contenir des composés phénoliques en grande quantité (environ 2 à 4 grammes par litre). Ainsi une consommation quotidienne de 2 à 3 verres de vin nous permet d'absorber des polyphénols en quantité importante.
Ces composés phénoliques sont formés dans les baies de raisin, et ils s’accumulent principalement dans la pellicule et les pépins. Ces composés appartiennent au métabolisme secondaire de la vigne, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas indispensables à la survie des cellules de la plante. Les végétaux ont pour particularité de produire le plus souvent ces métabolites secondaires avec une très grande diversité. Une plante peut ainsi accumuler plusieurs dizaines à plusieurs centaines de molécules de la même famille (très proches). La vigne, dans ses baies, semble réunir ce potentiel énorme dans le domaine des polyphénols.
En effet, on trouve principalement le très vaste groupe des flavonoïdes qui joue un rôle important au niveau œnologique. Par exemple, les monomères et oligomères de catéchines (plusieurs centaines de milligrammes par litre) interviennent pour une grande part dans les propriétés gustatives des vins, tandis que les anthocyanes leur donnent leur couleur rouge. Un autre groupe de polyphénols, moins répandu chez les végétaux, les stilbènes (c'est-à-dire le resvératrol et ses dérivés), est aussi présent chez la vigne. Ces derniers ont comme originalité d’intervenir dans les mécanismes de défense naturelle de la vigne contre les champignons et de posséder des activités biologiques remarquables dans le domaine du cancer et des maladies cardiovasculaires.
Pour notre part, au sein du Groupe d'Étude des Substances Végétales à Activité Biologique (GESVAB), nous avons lancé un programme de recherche de polyphénols originaux dans les vins de la région de Bergerac, avec le souci de trouver les molécules les plus actives sur la santé humaine.
Pour mener à bien cette recherche, nous avons utilisé quatre litres de vin rouge “Côtes de Bergerac”, ce qui nous a permis d’obtenir 1,3 g d’extrait polyphénolique (1). Nous avons ensuite choisi de fractionner cet extrait par une technique chromatographique originale, la chromatographie de partage centrifuge, qui est une technique très adaptée à la séparation et l’isolement de composés naturels en grande quantité. Nous obtenons ainsi onze fractions contenant quelques composés. Nous avons ensuite purifié chaque fraction par chromatographie liquide haute performance, afin d’obtenir des composés purs.
La structure chimique de ces composés est ensuite élucidée à l’aide de techniques spectroscopiques. Nous avons ainsi pu identifier
22 polyphénols différents appartenant principalement aux groupes des flavonoïdes et des stilbènes.
  Ainsi, dans la famille des stilbènes, nous avons isolé 6 molécules que l’on peut classer en deux groupes : les monomères et les oligomères.
Monomères : quatre monomères de stilbènes ont été isolés : les trans- et cis-resvératrol, les trans- et cis-picéides (resvératrol 3-O-ß-glucosides). Ces quatre molécules ont déjà été isolées à partir du vin, du jus de raisin et de cultures cellulaires de vigne.
Oligomères : deux oligomères de resvératrol, jamais décrits dans le vin rouge, ont pu être caractérisés :
Le pallidol
Ce dérivé complexe est un dimère symétrique du resvératrol (Figure) que nous avions récemment isolé au Laboratoire dans des cultures cellulaires de vigne.
La parthénocissine A qui est un autre dimère de resvératrol.
Dans la famille des flavonoïdes, nous avons isolé de nombreux composés. Nous citerons les deux plus originaux : l’astilbine et la dihydromyricétine 3-O-rhamnoside. Le premier, déjà trouvé dans les vins blancs, est extrait pour la première fois des vins rouges, tandis que le second n’avait jamais été montré dans la vigne et le vin. De même, un acide phénol, l’acide trans-p-coumaroyl-6’-glucoside est isolé pour la première fois de la vigne du vin.

Pallidol

Analyse des vins de Bergerac
Nous avons ensuite mis au point une technique de dosage rapide et reproductible de ces polyphénols dans le vin (2). Nous avons choisi d'utiliser une méthode basée sur l'injection directe du vin en chromatographie liquide haute performance avec une détection U.V. ou fluorimétrique, afin d’obtenir une bonne séparation des composés, et de pouvoir les doser à de faibles concentrations.
Les résultats des dosages dans 49 vins, provenant de différentes A.O.C. de la région de Bergerac, sont présentés dans le Tableau 1. En ce qui concerne les stilbènes, de faibles teneurs en cis- et trans-resvératrol ont été trouvées: les vins blancs ont des teneurs moyennes inférieures à 0,2 mg/l pour ces deux composés ; pour les vins rouges, les teneurs moyennes sont respectivement de 0,1 et 2,3 mg/l, pour les cis- et trans-resvératrol.
Ces résultats sont en accord avec d'autres études montrant que les vins rouges ont des teneurs moyennes en cis- et trans-resvé-ratrol faibles, généralement inférieures à 5 mg/l. En ce qui concerne les trans- et cis-picéides, leurs teneurs sont supérieures à celles de leurs aglycones, et atteignent une moyenne dans les vins rouges de 6,2 mg/l et 3,8 mg/l respectivement, valeurs conformes à celles qui sont trouvées dans la littérature. Cependant, la trans-astringine est trouvée à de plus fortes teneurs que les picéides, pouvant parfois aller jusqu'à des concentrations supérieures à 30 mg/l. Des valeurs élevées en trans-astringine ont été également observées dans des vins français et portugais par notre équipe (3).
Dans cette étude, nous reportons pour la première fois, les teneurs en pallidol dans le vin. Les concentrations trouvées varient de 0,5 à 4,8 mg/l dans les vins rouges, et ce composé n’a pas pu être détecté dans les vins blancs, certainement en raison de sa très faible concentration.

Les concentrations en stilbènes dans les vins dépendent de plusieurs facteurs comme le climat, l'origine géographique, la pression fongique et les méthodes de vinification. Il demeure ainsi difficile de discuter les variations de leurs concentrations en fonction de chacun des paramètres, d’autant qu’une des caractéristiques des vins de la région Aquitaine est le mélange de plusieurs cépages (merlot, cabernet sauvignon, cabernet franc, sémillon, sauvignon, muscadelle) dans une même Appellation d'Origine Contrôlée.
En ce qui concerne les flavonoïdes, nous présentons seulement les résultats de l’astilbine et de la dihydromyricétine 3-O-rhamnoside. Leurs teneurs dans les vins rouges apparaissent élevées, de l’ordre de 10 à 45 mg/l en moyenne, alors que dans les vins blancs, ces composés sont présents à des concentrations moyennes d’environ 3 mg/l (Tableau 2).
À l'aide des données obtenues lors de l’analyse des 49 vins (teneurs moyennes de chaque composé), nous avons calculé l’apport en stilbènes que constitue une consommation modérée et régulière de vin (350 ml/jour).
Les estimations que nous proposons (Tableau 3) sont des valeurs moyennes qui tiennent compte de la grande variabilité de concentration de ces composés d’un vin à l’autre. Une consommation modérée de vin fournit un apport de 7 mg de stilbènes par jour pour les vins rouges et de 0,7 mg par jour pour les vins blancs.
Or, les polyphénols sont généralement actifs in vitro à des concentrations comprises entre 1 et 10 µm. Si l’on se base sur un apport de 7 mg de stilbènes par jour, ceci équivaut à une concentration sanguine de 6 µm (pour 5 litres de sang), valeur équivalente à celle potentiellement active in vitro. Cependant, ces calculs supposent une biodisponibilité complète de ces composés, et les données expérimentales à ce sujet sont encore peu nombreuses.

Tableau 1 : Teneurs en stilbènes des vins de la région de Bergerac. (n.d. = non détecté)

Tableau 2 : Teneurs en deux flavonoïdes des vins de la région de Bergerac.
 
 

 

 

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