Denis DUBOURDIEU
Professeur à la Faculté
d'Œnologie de Bordeaux
Valérie LAVIGNE-CRUEGE
Chargée de recherches pour
la Société Seguin-Moreau,
détachée à la Faculté d'Œnologie
Rôle du glutathion sur l’évolution aromatique des vins blancs secs
Évolution de la teneur en glutathion au cours de la fermentation alcoolique des vins blancs secs
Le glutathion, qui représente plus de 95 % du pool intracellulaire des thiols de faible poids moléculaire chez la levure (Elskens et al., 1991), est indispensable à sa prolifération (Murata et Kimura, 1986).
Si l'on suit l’évolution de la teneur en glutathion du moût au cours de la fermentation alcoolique, on observe dans un premier temps une diminution de sa concentration. Après 4 jours de fermentation, la teneur en glutathion augmente à nouveau dans le moût, ce qui corrobore les dosages de Park et al. (2000). Cette augmentation progressive de la concentration en glutathion se poursuit après le sulfitage du vin, pour se stabiliser un mois environ après l'achèvement de la fermentation alcoolique (Figure 1).
Tout se passe comme si la levure utilisait le glutathion disponible dans le moût pendant sa phase de croissance, puis le libérait en fin de fermentation alcoolique. Il est très vraisemblable que le glutathion soit libéré par la levure en même temps que le pool d'acides aminés, au tout début de son autolyse.
Ainsi, lorsqu'il est conservé sur lies, le vin blanc acquiert au début de son élevage un "potentiel réducteur".
Il existe, semble-t-il, pour des conditions de vinification données, une bonne corrélation entre la teneur initiale du moût en glutathion et celle retrouvée dans le vin un mois après la fermentation alcoolique (Tableau IV).
Ces observations doivent toutefois être confirmées.
  Or, l'un des principaux rôles empiriquement attribués aux lies de levures lors de l'élaboration des vins de garde, est de protéger l'arôme fruité des vins jeunes en limitant leur oxydation. Ces observations, maintes fois vérifiées, nous ont conduits à imaginer que la libération du glutathion par les lies au cours de l'élevage des vins, puisse partiellement expliquer ce phénomène.
Nous avons suivi, dans un vin blanc de sauvignon du millésime 2000, conservé en barrique neuve ou usagée, sur lies totales ou en l'absence de lies, les évolutions simultanées du glutathion, des thiols volatils (4-méthyl-4-mercaptopentanone, 4MMP et 3-mercaptohexanol 3-MH), composés clés de l'arôme des vins de sauvignon (Dubourdieu et al., 2000), du sotolon et de la 2-aminoacétophénone, marqueurs du vieillissement défectueux des vins blancs secs.
Comme nous l'avions observé précédemment, la teneur en glutathion du vin diminue de façon très importante en l'absence de lies, particulièrement lorsque le vin est conservé en fût neuf (Tableau V).
Les principaux marqueurs de l'arôme fruité des vins de sauvignon, le 3-MH et la 4-MMP, suivent une évolution comparable (Tableau VI).
Après huit mois d'élevage (avril), la teneur en 3-MH, composé volatil dont l'arôme évoque le pamplemousse, diminue dans des proportions considérables lorsque le vin est conservé sans lies. Les concentrations en 4MMP sont plus stables.


Figure 1 : Évolution de la teneur en glutathion des moûts au cours de la fermentation



Figure 2 : Incidence des modalités d'élevage en barriques sur l’évolution de la teneur en glutathion des vins.

Évolution de la teneur en glutathion des vins blancs secs au cours de l'élevage
L'enrichissement des vins en glutathion à la fin de la fermentation alcoolique leur confère un "pouvoir réducteur" qui, si notre hypothèse est fondée, pourrait protéger leurs arômes d'une évolution prématurée. Toutefois, la plupart des vins blancs secs de garde sont conservés plusieurs mois en fûts, le plus souvent sur lies totales, avant d'être mis en bouteilles.
Nous présentons ici, à titre d'exemple (Figure 2), l’évolution de la teneur en glutathion d'un même vin de sauvignon conservé 10 mois en fût neuf ou usagé, sur lies totales ou en l'absence de lies.
Lorsque les lies sont éliminées du vin, la teneur en glutathion diminue rapidement et dans des proportions significatives au cours de son élevage. Le phénomène est d'ailleurs accentué en barrique neuve, où les phénomènes oxydatifs sont plus importants. Quelles que soient les modalités d'élevage considérées, on ob-serve une érosion non négligeable du "pouvoir réducteur" du vin. Cependant, la conservation des vins sur lies permet de mieux préserver la teneur en glutathion.
Dans ces conditions, la diminution du "potentiel réducteur" du vin est à la fois plus lente et moins importante.


La teneur en glutathion des vins et leur évolution aromatique

Incidence de la teneur en glutathion des vins au cours de l'élevage.
Nous avons montré que, selon les modalités d'élevage mises en œuvre, le potentiel réducteur du vin, que nous évaluons par sa teneur en glutathion, est plus ou moins bien préservé, lors de son séjour en barriques.

  Elles diminuent toutefois d'un facteur deux, dans la barrique neuve soutirée, c'est-à-dire dans ces mêmes conditions d'élevage qui conduisent à l'altération la plus significative du potentiel réducteur du vin. Ces résultats montrent clairement l'effet protecteur des lies vis-à-vis de l'arôme fruité des vins jeunes.
Il semble que la présence des lies au cours de la conservation des vins blancs secs en barriques retarde également le "vieillissement" de leurs arômes. Le do-sage du sotolon et de l'aminoacétophénone dans les différentes modalités de notre essai en fin d'élevage en apporte la confirmation (Tableau VII).
Le sotolon, dont la présence dans les vins blancs secs n'avait pas été mise en évidence jusqu'ici, est détecté dans chacune des modalités étudiées. Là encore, c'est en l’absence de lies et en barrique neuve que la teneur en sotolon du vin est la plus élevée. Il en va de même de la teneur en 2-aminoacétophénone.Toutefois, contrairement au sotolon, le seuil de perception de ce composé n'est jamais atteint dans les conditions de notre essai.
Ces résultats montrent que les lies sont susceptibles, d'une part, de limiter la formation du sotolon et de la 2-aminoacétophénone au cours de l'élevage, et d'autre part, de préserver ainsi l'arôme des vins blancs secs d'une évolution prématurée.
Nous montrons que les conditions les plus favorables à la préservation des qualités aromatiques des vins blancs secs sont celles qui limitent la diminution de leur teneur en glutathion. L'aptitude des lies à combiner l'oxygène (Salmon et al., 1999) explique vraisemblablement leur effet protecteur vis-à-vis du glutathion, d'une part, et des arômes soufrés, d'autre part.

Tableau IV : Incidence de la teneur en glutathion du moût sur la teneur en glutathion du vin jeune.



Tableau V : Évolution de la teneur en glutathion d'un vin de sauvignon au cours de l'élevage
en barriques.


 

 

 

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