Mouvement associatif consacré à
l'éducation du goût et à
la promotion de la biodiversité alimentaire,
Slow Food attache une grande importance au
vin. Le vin est de moins en moins une matière
première et de plus en plus une œuvre
d'art : c'est par excellence et de plus en
plus une nourriture culturelle. Il y a quelques
dizaines d'années, le vin était
pour l'essentiel une boisson hygiénique
faiblement alcoolisée, destinée
aux travailleurs de force, produite en grande
quantité par de grandes propriétés
ou de petits viticulteurs réunis en
coopératives de vinification : une
matière première produite en
masse, aussi interchangeable que le pétrole
ou le sucre. Il n'y a aujourd'hui plus de
marché pour cette matière première,
et de plus en plus de producteurs-créateurs
qui "travaillent" un terroir comme
un sculpteur travaille la pierre, et produisent
des vins qui sont grands parce qu'ils sont
vrais. C'est une forme de révolution
culturelle.
Or apprécier un grand vin, c'est comme
apprécier de la musique, de la peinture,
de la littérature : cela suppose une
culture, qui s'acquiert par l'expérience
et par l'éducation du goût. La
capacité de tirer plaisir d'un vin
(et cela vaut pour toute boisson ou aliment)
met en jeu de nombreux organes, sens et facultés.
Parmi ces dernières, la mémoire
n'est pas la moindre. Ce n'est donc que progressivement
que l'on peut devenir connaisseur et amateur
éclairé. Certes, un bon "nez"
est nécessaire, mais il faut aussi
expérimenter, apprendre, mémoriser…
Au fil de ce processus, le goût s'affine,
les préférences évoluent.
Les cépages à forte personnalité
(chardonnay, merlot…) donnent sur des
terroirs modestes des vins très typés
qu'apprécient les amateurs débutants,
mais qui vont vite lasser les amateurs plus
avancés. Ceux-ci vont préférer
des vins plus marqués par le terroir
et le vigneron, entrant alors dans l'infinie
variété des vins qui relèvent
de la création et de l'union fertile
d'une personne et d'un terroir.
|
 |
C'est justement parce que le grenache est
un cépage peu typé en lui-même,
mais révélateur de terroirs
et de vignerons, que Slow Food organise chaque
année une Journée internationale
du Grenache, rencontre entre des vignerons,
des professionnels et des amateurs qui partagent
non seulement ce cépage mais aussi
une certaine éthique du vin. Slow Food
s'intéresse aussi beaucoup au carignan,
cépage méprisé ces dernières
années dans le sud de la France, où
on l'avait un peu vite assimilé au
spectre de la surproduction des vins de qualité
très moyenne. En fait les vieux ceps
de carignan plantés sur de bons terroirs,
bien menés et biens vinifiés,
peuvent donner des vins bien plus intéressants
que les cépages dits "améliorateurs".
S'intéressant au goût, Slow Food
a donc rencontré la biodiversité,
cela est vrai dans le domaine du vin, mais
aussi pour les fromages, les charcuteries,
les fruits ou les légumes, et même…
les microbes ! La diversité biologique
est gage de variété et de qualité.
La recherche de la productivité à
outrance et du prix le plus bas va au contraire
dans le sens de l'uniformisation : les vaches
Holstein et les porcs Large White dominent
aujourd'hui l'élevage européen.
Or le porc noir gascon, certes plus lent à
engraisser, fournit de bien meilleures charcuteries.
Mais seuls des consommateurs avisés
peuvent accepter de les payer à leur
juste prix, plus élevé, ce qui
permet à la fois de sauver une race,
de fournir du travail à des producteurs,
et de maintenir des activités dans
des zones inaptes aux grandes productions
modernes.
|
|
|
Consommer pour conserver,
tel est une des ambitions de Slow Food. Consommer
moins, mais consommer mieux. Cette ambition
n'est pas élitiste. Depuis cinquante
ans, la part de revenu que les Français
consacrent à leur alimentation baisse
régulièrement. Nous consacrons
moins à notre alimentation, et plus
aux voyages, à la communication, à
l'habillement… Il y a un paradoxe à
entendre les consommateurs se plaindre de
la mauvaise qualité de ce qu'ils mangent,
alors qu'ils n'acceptent pas d'y mettre le
prix. Slow Food responsabilise les consommateurs
: un gourmet ne saurait aujourd'hui se désintéresser
de l'environnement, c'est-à-dire de
l'avenir des races animales, des variétés
végétales et des paysages. Les
projets de l'Arche du goût et des Sentinelles
visent à reconstruire des solidarités
entre producteurs et consommateurs qui partagent
une même exigence. C'est un nouveau
modèle de développement agricole
et alimentaire que promeut Slow Food. Celui-ci
est aujourd'hui largement entendu et reconnu
dans de nombreux pays, en Europe, aux Etats-Unis,
au Japon, et même dans des pays du sud
comme le Brésil. |
Un Laboratoire du Goût selon Slow Food
Ils sont une vingtaine, de tous âges,
installés autour d'une grande table.
Devant eux, un verre d'eau et une feuille blanche
avec une grille pour des commentaires. Derrière
eux, X…, apiculteur, circule rapidement
de l'un à l'autre, distribuant de petits
bâtonnets avec une goutte de miel au bout.
Voilà, tout le monde a été
servi. Un temps de réflexion, puis les
commentaires arrivent : "Fin…",
"Élégant…", "Floral…".
Il s'agit des premiers miels de la dégustation,
des miels légers, d'acacia ou de lavande.
À mesure que l'on ira vers des miels
plus corsés (quatorze miels vont être
dégustés !), les qualificatifs
vont changer. Un arôme citronné
sera reconnu au miel de thym, tandis que dans
cet autre on reconnaîtra le caramel. Sombre
et amer, le miel d'arbousier évoquera
la chicorée sauvage.
Chacun est surpris d'avoir rencontré
autant de goûts et d'arômes différents
dans ces miels. X, lui, est étonné
que nous ayons goûté tous ses miels
: les gens qu'il invite à déguster
ne vont généralement pas au-delà
de six à huit échantillons. C'est
là quelques avantages d'un "laboratoire
du goût". C'est une dégustation,
mais une dégustation confortable, commentée,
concentrée. On est assis. Un verre d'eau
permet de se rincer la bouche, une feuille de
papier permet de noter. Chaque nouveau produit
est commenté. Le plaisir est encore là,
bien sûr, mais il est prolongé
par la parole. Les mots mis sur les sensations
permettent de fixer celles-ci dans la mémoire.
Plus personne ne mangera du miel comme avant.
D'autant plus que X… nous a auparavant
fait visiter ses ruches, parlé du problème
des pesticides, évoqué le règlement
européen qui donne une nouvelle définition
du miel, le commerce international, les fraudes,
etc.
Les laboratoires du goût comme celui-ci
sont une particularité du mouvement Slow
Food. Ils peuvent être consacrés
à des grands vins, ou à l'alliance
de mets et de vins (roqueforts et muscats, chocolats
et banyuls…), ou à des produits
apparemment simples, et moins prestigieux, tels
que les miels, les fruits ou les légumes.
Ils peuvent rassembler 20 ou 100 personnes,
être organisés dans le cadre d'un
groupe local, ou au contraire lors d'une grande
manifestation (pendant le Salon du Goût
de Turin, Slow Food organise près de
400 laboratoires du goût en quatre jours).
L'éducation au goût selon Slow
Food vise à former des gourmets qui sauront
prendre plaisir à des produits rares,
aux goûts subtils ou puissants, bien différents
des productions standardisées de l'agroalimentaire
de masse. L'inculture gustative des consommateurs
fait le lit de produits qui tendent de plus
en plus vers la trilogie démagogique
mou-gras-sucré : hamburger, frites-ketchup,
pizza de bas étage… Certains producteurs
l'ont compris et collaborent avec Slow Food
pour faire connaître leurs produits. |
|