Didier CHABROL
Vice-Président de Slow Food France
e-mail : slowfoodlanguedoc@wanadoo.fr

Mouvement associatif consacré à l'éducation du goût et à la promotion de la biodiversité alimentaire, Slow Food attache une grande importance au vin. Le vin est de moins en moins une matière première et de plus en plus une œuvre d'art : c'est par excellence et de plus en plus une nourriture culturelle. Il y a quelques dizaines d'années, le vin était pour l'essentiel une boisson hygiénique faiblement alcoolisée, destinée aux travailleurs de force, produite en grande quantité par de grandes propriétés ou de petits viticulteurs réunis en coopératives de vinification : une matière première produite en masse, aussi interchangeable que le pétrole ou le sucre. Il n'y a aujourd'hui plus de marché pour cette matière première, et de plus en plus de producteurs-créateurs qui "travaillent" un terroir comme un sculpteur travaille la pierre, et produisent des vins qui sont grands parce qu'ils sont vrais. C'est une forme de révolution culturelle.
Or apprécier un grand vin, c'est comme apprécier de la musique, de la peinture, de la littérature : cela suppose une culture, qui s'acquiert par l'expérience et par l'éducation du goût. La capacité de tirer plaisir d'un vin (et cela vaut pour toute boisson ou aliment) met en jeu de nombreux organes, sens et facultés. Parmi ces dernières, la mémoire n'est pas la moindre. Ce n'est donc que progressivement que l'on peut devenir connaisseur et amateur éclairé. Certes, un bon "nez" est nécessaire, mais il faut aussi expérimenter, apprendre, mémoriser… Au fil de ce processus, le goût s'affine, les préférences évoluent. Les cépages à forte personnalité (chardonnay, merlot…) donnent sur des terroirs modestes des vins très typés qu'apprécient les amateurs débutants, mais qui vont vite lasser les amateurs plus avancés. Ceux-ci vont préférer des vins plus marqués par le terroir et le vigneron, entrant alors dans l'infinie variété des vins qui relèvent de la création et de l'union fertile d'une personne et d'un terroir.

C'est justement parce que le grenache est un cépage peu typé en lui-même, mais révélateur de terroirs et de vignerons, que Slow Food organise chaque année une Journée internationale du Grenache, rencontre entre des vignerons, des professionnels et des amateurs qui partagent non seulement ce cépage mais aussi une certaine éthique du vin. Slow Food s'intéresse aussi beaucoup au carignan, cépage méprisé ces dernières années dans le sud de la France, où on l'avait un peu vite assimilé au spectre de la surproduction des vins de qualité très moyenne. En fait les vieux ceps de carignan plantés sur de bons terroirs, bien menés et biens vinifiés, peuvent donner des vins bien plus intéressants que les cépages dits "améliorateurs".
S'intéressant au goût, Slow Food a donc rencontré la biodiversité, cela est vrai dans le domaine du vin, mais aussi pour les fromages, les charcuteries, les fruits ou les légumes, et même… les microbes ! La diversité biologique est gage de variété et de qualité. La recherche de la productivité à outrance et du prix le plus bas va au contraire dans le sens de l'uniformisation : les vaches Holstein et les porcs Large White dominent aujourd'hui l'élevage européen. Or le porc noir gascon, certes plus lent à engraisser, fournit de bien meilleures charcuteries. Mais seuls des consommateurs avisés peuvent accepter de les payer à leur juste prix, plus élevé, ce qui permet à la fois de sauver une race, de fournir du travail à des producteurs, et de maintenir des activités dans des zones inaptes aux grandes productions modernes.

 
Consommer pour conserver, tel est une des ambitions de Slow Food. Consommer moins, mais consommer mieux. Cette ambition n'est pas élitiste. Depuis cinquante ans, la part de revenu que les Français consacrent à leur alimentation baisse régulièrement. Nous consacrons moins à notre alimentation, et plus aux voyages, à la communication, à l'habillement… Il y a un paradoxe à entendre les consommateurs se plaindre de la mauvaise qualité de ce qu'ils mangent, alors qu'ils n'acceptent pas d'y mettre le prix. Slow Food responsabilise les consommateurs : un gourmet ne saurait aujourd'hui se désintéresser de l'environnement, c'est-à-dire de l'avenir des races animales, des variétés végétales et des paysages. Les projets de l'Arche du goût et des Sentinelles visent à reconstruire des solidarités entre producteurs et consommateurs qui partagent une même exigence. C'est un nouveau modèle de développement agricole et alimentaire que promeut Slow Food. Celui-ci est aujourd'hui largement entendu et reconnu dans de nombreux pays, en Europe, aux Etats-Unis, au Japon, et même dans des pays du sud comme le Brésil.

Un Laboratoire du Goût selon Slow Food

Ils sont une vingtaine, de tous âges, installés autour d'une grande table. Devant eux, un verre d'eau et une feuille blanche avec une grille pour des commentaires. Derrière eux, X…, apiculteur, circule rapidement de l'un à l'autre, distribuant de petits bâtonnets avec une goutte de miel au bout. Voilà, tout le monde a été servi. Un temps de réflexion, puis les commentaires arrivent : "Fin…", "Élégant…", "Floral…". Il s'agit des premiers miels de la dégustation, des miels légers, d'acacia ou de lavande. À mesure que l'on ira vers des miels plus corsés (quatorze miels vont être dégustés !), les qualificatifs vont changer. Un arôme citronné sera reconnu au miel de thym, tandis que dans cet autre on reconnaîtra le caramel. Sombre et amer, le miel d'arbousier évoquera la chicorée sauvage.
Chacun est surpris d'avoir rencontré autant de goûts et d'arômes différents dans ces miels. X, lui, est étonné que nous ayons goûté tous ses miels : les gens qu'il invite à déguster ne vont généralement pas au-delà de six à huit échantillons. C'est là quelques avantages d'un "laboratoire du goût". C'est une dégustation, mais une dégustation confortable, commentée, concentrée. On est assis. Un verre d'eau permet de se rincer la bouche, une feuille de papier permet de noter. Chaque nouveau produit est commenté. Le plaisir est encore là, bien sûr, mais il est prolongé par la parole. Les mots mis sur les sensations permettent de fixer celles-ci dans la mémoire. Plus personne ne mangera du miel comme avant. D'autant plus que X… nous a auparavant fait visiter ses ruches, parlé du problème des pesticides, évoqué le règlement européen qui donne une nouvelle définition du miel, le commerce international, les fraudes, etc.
Les laboratoires du goût comme celui-ci sont une particularité du mouvement Slow Food. Ils peuvent être consacrés à des grands vins, ou à l'alliance de mets et de vins (roqueforts et muscats, chocolats et banyuls…), ou à des produits apparemment simples, et moins prestigieux, tels que les miels, les fruits ou les légumes. Ils peuvent rassembler 20 ou 100 personnes, être organisés dans le cadre d'un groupe local, ou au contraire lors d'une grande manifestation (pendant le Salon du Goût de Turin, Slow Food organise près de 400 laboratoires du goût en quatre jours).
L'éducation au goût selon Slow Food vise à former des gourmets qui sauront prendre plaisir à des produits rares, aux goûts subtils ou puissants, bien différents des productions standardisées de l'agroalimentaire de masse. L'inculture gustative des consommateurs fait le lit de produits qui tendent de plus en plus vers la trilogie démagogique mou-gras-sucré : hamburger, frites-ketchup, pizza de bas étage… Certains producteurs l'ont compris et collaborent avec Slow Food pour faire connaître leurs produits.
 
 

 

 

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