Certes, le problème des doses et des "façons
de boire" constitue une difficulté presqu’insurmontable
pour clarifier ces relations en recherche clinique.
Mais comment un tel imbroglio de facteurs, presque
toujours délétères et rarement
protecteurs selon les théories classiques
des maladies cardiovasculaires, peut-il finalement
se traduire par un tel degré de cardioprotection
? Mystère !
Une explication plausible est qu'il nous manque
un élément de l'équation ;
un paramètre tellement important qu'il obscurcit
l'horizon et nous empêche d'éclairer
le champ de bataille de façon réaliste.
Quel peut-il être ?
Une confusion persistante en recherche clinique
des maladies cardiovasculaires est celle qui consiste
à ne voir dans ces mala-dies que la partie
vasculaire (notamment artérielle) de la
chaîne pathologique. Certes, l'initiation
de ces maladies se trouve au niveau du vaisseau
qui irrigue l'organe (cœur ou cerveau par exemple),
c'est-à-dire par la constitution de lésion
artérielle qui peut conduire à l'obstruction
partielle ou totale de la lumière de l'artère
et à des troubles de la perfusion de l'organe
; avec pour conséquence, une ischémie
plus ou moins sévère et, en cas d'ischémie
sévère et durable, une nécrose
tissulaire et des dysfonctions majeures de ces organes
pouvant entraîner la mort du patient. Dans
l'histoire naturelle de la pathologie artérielle
obstructive, tous les degrés de sévérité
sont possibles, depuis la sténose peu symptomatique
ou totalement silencieuse cliniquement jusqu'à
l'occlusion artérielle coronaire aiguë
pouvant entraîner le décès du
patient en quelques minutes, c'est le syndrome de
mort cardiaque subite !
Ce qui est souvent négligé, quel que
soit le degré de sévérité
et de fixité de la maladie artérielle
proprement dite, c'est la réactivité
(la capacité de défense) de l'organe
irrigué par l'artère malade ou, en
d'autres termes, la résistance de cet organe
à la diminution ou aux fluctuations du débit
sanguin dans l'artère qui l'irrigue. Dans
certaines circonstances, par exemple la chirurgie
cardiaque avec circulation extra-corporelle, où
le chirurgien travaille sur un cœur refroidi,
arrêté et non perfusé (donc
anoxique), c'est la phase de reperfusion et de reprise
d'activité post-chirurgicale (c'est-à-dire
de ré-oxygénation, et non de manque
d'oxygène comme dans l'infarctus) du myocarde
qui est critique. Dans ce cas, le pronostic post-opératoire
dépend en grande partie des conditions d'arrêt
de l'activité électrique et mécanique
du myocarde au début de la circulation extra-
corporelle. Les chirurgiens ont inventé toutes
sortes de stratégies pour protéger
le myocarde du début à la fin de l'intervention,
parmi lesquelles les solutions cardioplégiques
(solutions dont la composition permet de paralyser
transitoirement le cœur sans en altérer
les tissus) sont probablement les plus extraordinaires.
Quel rapport avec un verre de rouge ou un bon pastis
à l'ombre d'un platane méditerranéen,
dira le lecteur éveillé ?
Ci-gît peut-être le mystère concernant
alcool et cardioprotection ! En effet, de nombreux
travaux, y compris dans notre laboratoire grenoblois,
ont maintenant étayé l'hypothèse
que l'alcool contribue à augmenter la résistance
du myocarde aux agressions qu'il est susceptible
de subir en cas de maladies des artères coronaires.
Un myocarde résistant pourrait en fait se
protéger lui-même (et sauver le patient)
en cas de stress lié à l'ischémie
(obstruction artérielle plus ou moins complète)
ou à une reperfusion post-ischémique
non contrôlée médicalement.
En d'autres termes, si on ne peut rejeter totalement
la théorie d'un effet protecteur de l'alcool
sur l'évolution de la maladie artérielle
obstructive (via les HDL ou les plaquettes), de
nombreux arguments expérimentaux (mais aussi
cliniques) suggèrent que l'alcool agit aussi
(et probablement surtout) comme seconde ligne de
défense en augmentant la résistance
des organes cibles, notamment le cœur. |
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Cette
théorie de la "résistance myocardique
à l'ischémie" permet de réconcilier
l'observation citée au début de cet
article concernant un effet protecteur évident
pour des doses d'alcool aussi faibles qu'un verre
par semaine. Nous avons en effet pu montrer dans
notre laboratoire de physiologie animale que même
de faibles doses d'éthanol (dans l'eau de
boisson) chez le rat pouvaient induire une sorte
d'immunité du myocarde vis-à-vis d'un
stress ischémique ultérieur. Dans
des conditions expérimentales spécifiques
(qu'il serait trop long de détailler ici),
nous avons observé que les dégâts
myocardiques (nécrose cellulaire) induits
par l'ischémie sont réduits de 30
à 50 % chez les animaux qui avaient un peu
d'alcool dans leur eau de boisson. C'est une protection
qu'aucun médicament ne réalise ! Transposé
à la situation humaine, cela signifie qu'un
patient qui développe une crise cardiaque
(par exemple une crise d'angor ou un infarctus du
myocarde) voit son risque de présenter des
complications majeures (mort subite, défaillance
cardiaque immédiate ou à moyen terme)
considérablement diminué s’il
est un buveur d'alcool (même très modéré)
par comparaison avec un abstinent. Des données
épidémiologiques font penser que les
buveurs ont un risque 50 % inférieur de faire
une mort subite par rapport aux abstinents.
D'autres équipes aux USA, utilisant des modèles
expérimentaux différents, ont obtenu
des résultats similaires aux nôtres.
Le concept de préconditionnement du myocarde
par l'alcool ("ethanol preconditioning")
a récemment émergé, sur le
modèle du concept de préconditionnement
ischémique ("ischemic preconditioning").
Ce dernier phénomène, bien connu des
cardiologues praticiens (dont une des traductions
cliniques est le "warm up phenomenon")
et des physiologistes, a donné lieu à
d'importants travaux de biologie fondamentale pour
tenter d'en comprendre les mécanismes intimes,
et ainsi peut-être permettre le développement
de nouveaux médicaments cardioprotecteurs
basés sur un concept original. Plusieurs
équipes (dont la nôtre) ont abouti
à la conclusion que les mécanismes
sous-jacents des deux formes de préconditionnements
décrits à ce jour (ischémique
et alcool) sont, au moins partiellement, communs.
Ils impliquent des voies de signalisation intra-cellulaire
complexes (protéine Kinase C et canaux potassiques
ATP-dépendants, par exemple) qui régulent
le fonctionnement des mitochondries, donc le métabolisme
énergétique du muscle cardiaque. Nous
ne discuterons pas évidemment de ces aspects
de biologie fondamentale dans cet article, mais
ce que nous voulons suggérer c'est que la
théorie qui prétend expliquer la cardioprotection
induite par la consommation d'alcool par un effet
directement myocardique (entre autres et pas exclusivement,
bien sûr) est loin d'être dépourvue
d'un argumentaire expérimental. Elle ne repose
pas uniquement sur des observations épidémiologiques,
elle est étayée par des données
biochimiques et physiologiques solides. |