Michel de LORGERIL,
Patricia SALEN
et Joël de LEIRIS

Département des Sciences de la Vie du CNRS et Unité "Nutrition, Vieillissement et Maladies Cardiovasculaires" de l'Université Joseph Fourier de Grenoble
La protection dont bénéficient les buveurs d'alcool, vis-à-vis des maladies cardiovasculaires (incluant l'infarctus du myocarde et les accidents cérébraux), par rapport aux non-buveurs, est importante mais reste mystérieuse. Pourquoi ?
Certes, le problème des doses et des "façons de boire" constitue une difficulté presqu’insurmontable pour clarifier ces relations en recherche clinique. Mais comment un tel imbroglio de facteurs, presque toujours délétères et rarement protecteurs selon les théories classiques des maladies cardiovasculaires, peut-il finalement se traduire par un tel degré de cardioprotection ? Mystère !
Une explication plausible est qu'il nous manque un élément de l'équation ; un paramètre tellement important qu'il obscurcit l'horizon et nous empêche d'éclairer le champ de bataille de façon réaliste. Quel peut-il être ?
Une confusion persistante en recherche clinique des maladies cardiovasculaires est celle qui consiste à ne voir dans ces mala-dies que la partie vasculaire (notamment artérielle) de la
chaîne pathologique. Certes, l'initiation de ces maladies se trouve au niveau du vaisseau qui irrigue l'organe (cœur ou cerveau par exemple), c'est-à-dire par la constitution de lésion artérielle qui peut conduire à l'obstruction partielle ou totale de la lumière de l'artère et à des troubles de la perfusion de l'organe ; avec pour conséquence, une ischémie plus ou moins sévère et, en cas d'ischémie sévère et durable, une nécrose tissulaire et des dysfonctions majeures de ces organes pouvant entraîner la mort du patient. Dans l'histoire naturelle de la pathologie artérielle obstructive, tous les degrés de sévérité sont possibles, depuis la sténose peu symptomatique ou totalement silencieuse cliniquement jusqu'à l'occlusion artérielle coronaire aiguë pouvant entraîner le décès du patient en quelques minutes, c'est le syndrome de mort cardiaque subite !
Ce qui est souvent négligé, quel que soit le degré de sévérité et de fixité de la maladie artérielle proprement dite, c'est la réactivité (la capacité de défense) de l'organe irrigué par l'artère malade ou, en d'autres termes, la résistance de cet organe à la diminution ou aux fluctuations du débit sanguin dans l'artère qui l'irrigue. Dans certaines circonstances, par exemple la chirurgie cardiaque avec circulation extra-corporelle, où le chirurgien travaille sur un cœur refroidi, arrêté et non perfusé (donc anoxique), c'est la phase de reperfusion et de reprise d'activité post-chirurgicale (c'est-à-dire de ré-oxygénation, et non de manque d'oxygène comme dans l'infarctus) du myocarde qui est critique. Dans ce cas, le pronostic post-opératoire dépend en grande partie des conditions d'arrêt de l'activité électrique et mécanique du myocarde au début de la circulation extra- corporelle. Les chirurgiens ont inventé toutes sortes de stratégies pour protéger le myocarde du début à la fin de l'intervention, parmi lesquelles les solutions cardioplégiques (solutions dont la composition permet de paralyser transitoirement le cœur sans en altérer les tissus) sont probablement les plus extraordinaires.
Quel rapport avec un verre de rouge ou un bon pastis à l'ombre d'un platane méditerranéen, dira le lecteur éveillé ?
Ci-gît peut-être le mystère concernant alcool et cardioprotection ! En effet, de nombreux travaux, y compris dans notre laboratoire grenoblois, ont maintenant étayé l'hypothèse que l'alcool contribue à augmenter la résistance du myocarde aux agressions qu'il est susceptible de subir en cas de maladies des artères coronaires. Un myocarde résistant pourrait en fait se protéger lui-même (et sauver le patient) en cas de stress lié à l'ischémie (obstruction artérielle plus ou moins complète) ou à une reperfusion post-ischémique non contrôlée médicalement. En d'autres termes, si on ne peut rejeter totalement la théorie d'un effet protecteur de l'alcool sur l'évolution de la maladie artérielle obstructive (via les HDL ou les plaquettes), de nombreux arguments expérimentaux (mais aussi cliniques) suggèrent que l'alcool agit aussi (et probablement surtout) comme seconde ligne de défense en augmentant la résistance des organes cibles, notamment le cœur.
 

Cette théorie de la "résistance myocardique à l'ischémie" permet de réconcilier l'observation citée au début de cet article concernant un effet protecteur évident pour des doses d'alcool aussi faibles qu'un verre par semaine. Nous avons en effet pu montrer dans notre laboratoire de physiologie animale que même de faibles doses d'éthanol (dans l'eau de boisson) chez le rat pouvaient induire une sorte d'immunité du myocarde vis-à-vis d'un stress ischémique ultérieur. Dans des conditions expérimentales spécifiques (qu'il serait trop long de détailler ici), nous avons observé que les dégâts myocardiques (nécrose cellulaire) induits par l'ischémie sont réduits de 30 à 50 % chez les animaux qui avaient un peu d'alcool dans leur eau de boisson. C'est une protection qu'aucun médicament ne réalise ! Transposé à la situation humaine, cela signifie qu'un patient qui développe une crise cardiaque (par exemple une crise d'angor ou un infarctus du myocarde) voit son risque de présenter des complications majeures (mort subite, défaillance cardiaque immédiate ou à moyen terme) considérablement diminué s’il est un buveur d'alcool (même très modéré) par comparaison avec un abstinent. Des données épidémiologiques font penser que les buveurs ont un risque 50 % inférieur de faire une mort subite par rapport aux abstinents.
D'autres équipes aux USA, utilisant des modèles expérimentaux différents, ont obtenu des résultats similaires aux nôtres. Le concept de préconditionnement du myocarde par l'alcool ("ethanol preconditioning") a récemment émergé, sur le modèle du concept de préconditionnement ischémique ("ischemic preconditioning"). Ce dernier phénomène, bien connu des cardiologues praticiens (dont une des traductions cliniques est le "warm up phenomenon") et des physiologistes, a donné lieu à d'importants travaux de biologie fondamentale pour tenter d'en comprendre les mécanismes intimes, et ainsi peut-être permettre le développement de nouveaux médicaments cardioprotecteurs basés sur un concept original. Plusieurs équipes (dont la nôtre) ont abouti à la conclusion que les mécanismes sous-jacents des deux formes de préconditionnements décrits à ce jour (ischémique et alcool) sont, au moins partiellement, communs. Ils impliquent des voies de signalisation intra-cellulaire complexes (protéine Kinase C et canaux potassiques ATP-dépendants, par exemple) qui régulent le fonctionnement des mitochondries, donc le métabolisme énergétique du muscle cardiaque. Nous ne discuterons pas évidemment de ces aspects de biologie fondamentale dans cet article, mais ce que nous voulons suggérer c'est que la théorie qui prétend expliquer la cardioprotection induite par la consommation d'alcool par un effet directement myocardique (entre autres et pas exclusivement, bien sûr) est loin d'être dépourvue d'un argumentaire expérimental. Elle ne repose pas uniquement sur des observations épidémiologiques, elle est étayée par des données biochimiques et physiologiques solides.

 
 

 

 

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