Pr Raymond BROUILLARD,
S. CHASSAING,
Pr André FOUGEROUSSE

Université de Strasbourg,
Faculté de Chimie
CNRS : UMR 7509, Strasbourg

Vitis vinifera, la mieux adaptée au vieillissement des vins rouges

La chimie fait peur à l'opinion publique lorsqu'il s'agit de la production industrielle, mais lorsqu'il s'agit de la chimie du vin… elle envisage les choses avec beaucoup plus d'intérêt, voire de compréhension. Or il est un domaine où la chimie, parfois alliée à la biochimie, fait des merveilles et qui est le vieillissement des vins de couleur rouge. De quoi s'agit-il ? Il s'agit de l'incroyable amélioration des propriétés organoleptiques avec la maturation et la conservation des vins rouges. Quelle autre boisson évolue de la sorte ? Aucune. Qui songerait à servir un thé, un café, une bière ayant vieilli ? Personne.

Donc le vin rouge vieillit bien et parfois très bien, donnant les breuvages que les plus avertis connaissent et apprécient. À ce sujet l'un des auteurs (RB) a gardé le souvenir d'une "découverte" faite alors qu'il était jeune parisien; l'anecdote, véridique, a fait le tour de sa famille, de ses amis et la voici. L'époque de l'après-deuxième guerre mondiale a livré des trésors, cachés dans les caves de Paris pour y être soustraits à l'avidité de l'occupant. L'un de ces trésors, enfoui sous un tas d'anthracite et de boulets de charbon, était constitué d'environ deux douzaines de prestigieux vins de Pinot Noir de Bourgogne comme la Romanée-Conti et le Pommar ! Les étiquettes partiellement lisibles indiquaient les années vingt à trente. L'émotion était grande parmi les "inventeurs", mais aucun ne s'est vraiment étonné du fait qu'après plusieurs décennies, la couleur d'origine était là avec des nuances dans la teinte et sans doute aussi un affaiblissement de l'intensité colorante.
Le raisin contient donc les précurseurs biochimiques qui vont permettre au vin jeune de vieillir pendant la maturation et la conservation. Aujourd'hui, il ne fait guère de doute que le meilleur critère du vieillissement d'un vin rouge est sa couleur et plus précisément l'évolution des colorants anthocyanes et tanins du raisin vers de nouveaux colorants spécifiques du vin lui-même.

La simplicité des colorants du raisin
Les anthocyanes (du grec anthos signifiant fleur et kyanos signifiant bleu) constituent une famille importante de molécules organiques présentes notamment dans la baie de raisin rouge mais également dans les fleurs. La principale propriété des anthocyanes est leur pouvoir colorant ; les nuances rouges de la baie de raisin et d’un vin jeune étant essentiellement imposées par les anthocyanes (certains vins rouges présentant jusqu’à 3 000 mg/l de colorants de cette famille).
Contrairement aux anthocyanes produites par les fleurs qui se caractérisent par une complexité structurale impressionnante pour le spécialiste, les anthocyanes produites par le raisin se distinguent par l'étonnante simplicité de leur structure. On peut citer notamment le cépage Pinot Noir qui produit les anthocyanes les plus simples de tout le règne végétal ; paradoxalement, ce cépage peut donner naissance à des vins rouges de qualité exceptionnelle.
En plus de cette simplicité de la structure, le genre Vitis est caractérisé uniquement par des dérivés 3-monoglucosides et des dérivés 3,5-diglucosides d’anthocyanes ; la présence des deux types, leur teneur et leur composition dans le raisin définiront alors l’espèce et la variété concernée. En 1954, Pascal Ribéreau-Gayon a mis en évidence que la particularité de l’espèce Vitis vinifera est de ne contenir que des dérivés anthocyaniques 3-monoglucosides (malvidine 3-monoglucoside représentée sur la figure) à la différence des autres espèces du genre Vitis (exemples Vitis riparia et Vitis rupestris) présentant des teneurs importantes en dérivés 3,5-diglucosides (malvidine 3,5-diglucoside représentée sur la figure). Cette différence fondamentale est d’ailleurs à l’origine de la méthode de différenciation des vins par analyse chromatographique de leur matière colorante. Il apparaît donc que la caractéristique structurale décisive distinguant les espèces Vitis est que toutes les anthocyanes de Vitis vinifera possèdent un groupement hydroxyle OH libre en position 5.
 
Toutefois, dans une solution aqueuse comme c'est le cas du vin, les colorants du raisin sont instables et ne peuvent, sous leur forme native, procurer une coloration rouge au milieu que pendant quelque temps. L’expérience est simple à réaliser : en solubilisant de tels colorants dans un milieu aqueux modèle (eau, éthanol, acide tartrique), la coloration rouge ne persistera que quelques semaines, voire quelques mois. Les colorants anthocyaniques natifs du raisin doivent donc être capables d’évoluer vers des pigments plus stables et plus sophistiqués constituant les colorants authentiques du vin rouge. Ce n’est qu’à cette condition que la couleur rouge, avec des nuances, peut se maintenir pendant des années, voire des dizaines d’années. Nous avons récemment souligné l’importance de la présence du groupe hydroxyle libre en position 5 (OH voir figure), dans le processus de vieillissement du vin. L’existence de ce motif est essentielle car il est l'élément déterminant permettant aux colorants du raisin de donner naissance durant la maturation et les diverses phases de vieillissement, aux pigments authentiques du vin rouge. Cette conclusion a été très largement vérifiée par des études expérimentales réalisées au laboratoire ainsi que dans d'autres laboratoires travaillant sur ce problème. Par exemple, en 2001, Roehri-Stoeckel, Gonzalez, Fougerousse et Brouillard ont réalisé la première synthèse chimique d’analogues de colorants du vin, dans ce cas appelés vitisines. Ces vitisines, obtenus avec de bons rendements et à partir de précurseurs commerciaux, sont de notre point de vue les molécules du vin réellement porteuses de l'activité biologique qui a fait la renommée du Paradoxe Français. Ces nouvelles molécules et leurs analogues de synthèse devraient inciter à de nouvelles expériences concernant la santé humaine et conduire éventuellement à la formulation de nouveaux médicaments, en particulier dans le domaine des maladies cardio-vasculaires.
Le composé méthyle du resvératrol : mieux que le resvératrol lui-même
Depuis deux ans notre laboratoire, en collaboration avec le laboratoire d'Oncologie Nutritionnelle de Strasbourg (INSERM UMR S392) du Dr F. Raul, étudie les dérivés du resvératrol. Le resvératrol et ses dérivés ne contribuent que fort peu à la couleur des vins, mais ils possèdent des activités biologiques très intéressantes pour l'Homme et leur effet dans la prévention de certaines maladies est remarquable. Parmi ces composés, nous avons synthétisé et testé le dérivé méthylé du resvératrol sous sa forme particulière dite cis. Celui-ci est beaucoup plus actif que le resvératrol lui-même, à un point tel qu'il pourrait devenir un anticancéreux très efficace, en particulier pour les cancers de l'appareil digestif. Cette molécule existe naturellement, mais n'a pas encore été identifiée dans une plante alimentaire. Pour en savoir plus, le brevet et la publication ci-dessous pourront être consultés. Alors que le resvératrol est un antioxydant de qualité, son dérivé méthylé ne l'est pas. L'idée que l'activité biologique suppose d'abord une activité antioxydante, anti-radicalaire, est ainsi remise en cause.

Bibliographie

National Patent Application (WOFR0203492) : Raul, Schnaider, Brouillard, Fougerousse, Chabert, Gonzalez. Procédé de synthèse du (Z)-3,5,4'-triméthoxystilbène, composé obtenu et utilisations dudit composé, notamment comme médicament, en particulier comme anticancéreux. Publié le 17 avril 2003.
Schneider Y.; Chabert P.; Stutzmann J.; coelho D.; Fougerousse A.; Gosse F.; Launay J-F.; Brouillard R.; Raul F. Resveratrol analog
(Z)-3,5,4'-trimethoxystilbene is a potent
anti-mitotic drug inhibiting tubulin polymerization. Int. J. Cancer, 2003, sous presse.
 
 

 

 

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