Dr Pascal POSSOZ
Médecin alcoologue, Montpellier
Mr André NICOUL
Animateur au Centre de Post-Cure de
Lodève et membre
des A.A.
 
Au Pr. Cabrol, aux Dr Aïder et Al Mallak, aux A.A. de Lodève

Mais qui est malade dans une société où l’alcool est aussi répandu ? Plusieurs définitions sont admises :

  • perte de la liberté de s’arrêter de boire
  • alcoolo-dépendance avec complications physiques et psychiques
  • impossibilité de modifier sa consommation alors que les effets délétères sont connus
  • faisceau d’arguments :
    - examen physique par un médecin
    - positivité des tests biologiques : GGT et VGM
    - positivité d’un questionnaire simple :
    • êtes-vous capable d’arrêter plus de trois jours votre consommation ?
    • vous sentez-vous coupable de consommer ?
    • vos proches sont-ils excédés par votre consommation ?
    • l’alcool vous “allume”-t-il ? (faut-il boire le matin ? faut-il boire pour une quelconque activité ?)
    • En dehors des malades d’alcool pour lesquels l’abstinence est absolument nécessaire, il existe une importante pathologie liée à la modification de l’état de conscience sous alcool. L’ivresse est une modification brutale de la conscience qu’il faut savoir gérer. Dans de nombreuses situations, cette ivresse entraîne des conséquences dramatiques : accident, prises de risque inconsidérées, suicides, viols, meurtre… d’autant plus si l’alcool est associé à d’autres substances.

Les circonstances de survenue

Si 4 millions de personnes sont soumises soient à la dépendance physique soit psychique de l’alcool soit aux deux, la plupart des Français consomment normalement.
Il est cependant possible de consommer normalement puis de devenir malade à d’autres moments de la vie.

Parmi ceux qui consomment anormalement, il y a différents groupes selon le sexe, l’âge de début, la structure psychique, les co-morbidités (autres substances, médicaments…). Certains sont immédiatement dans un comportement aberrant. Il semble que la dépendance s’installe dès les premiers contacts avec la substance et que l’usage est toxicomaniaque. Pour d’autres, l’usage est un temps excessif, cautionné par la vie sociale, estudiantine, festive puis devient solitaire et permanent. Pour d’autres, la consommation prend le relais d’autres comportements addictifs : l’héroïne, l’anorexie mais aussi le sport.
Nombre de sportifs, à l’arrêt de la pratique soit par une vie active et familiale, soit après un accident ligamentaire, soit par échec, consomment de l’alcool pour son action morphinique par le biais de sécrétion endorphinique. Il s’agit alors d’un glissement métabolique non pas psychique mais purement de substitution au sport. L’alcool complique ou induit un certain nombre de maladies psychiatriques : dépression, trouble de l’humeur, psychose, anxiété généralisée.

L’alcool se présente toujours à la personne atteinte comme le traitement de ce qu’il détruit. Il crée une profonde asthénie, mais se présente au patient comme le produit qui lui permettra de ne plus se sentir fatigué. Il crée des angoisses matinales mais se présente comme celui qui saura lever l’oppression thoracique propre à la crise d’angoisse. Il déprime mais se présente comme celui qui permettrait d’être heureux.

L’alcool est classé depuis 1995 parmi les drogues dures : héroïne, cocaïne, alcool. L’alcool est la seule parmi ces trois substances à pouvoir offrir deux effets contradictoires : il tend et il détend. Il peut exciter mais il peut apaiser. Son action diffère dans l’action et dans le repos. Il peut rendre violent comme amorphe. Il a une double action en agissant sur deux systèmes différents dans la chimie cérébrale. Il agit sur le système de la dépendance où il est excitateur et il agit sur le système de la récompense où il active les molécules du plaisir. Il devient par ce fait non seulement une drogue dure mais encore la drogue des drogues.

L’alcool tire son nom du khôl, du maquillage, du masque et du fard. Il maquille, transforme, farde et cache. Ses dangers égalent ses qualités et ses défauts égalent ses vertus.

L’alcool

L’alcool n’existe pas en tant que tel. Les alcools sont une famille de molécules dont une seule est absorbable : l’éthanol. L’éthanol ne se produit pas. Il s’extrait. Il est le fruit de la fermentation. C'est-à-dire qu’il est présent à la surface de la terre depuis la nuit des temps et sera présent jusqu’à la fin des temps. Il suffit de le chauffer à 70 °C pour que de liquide, il devienne gazeux. C’est ainsi que les bouilleurs de cru savaient par l’alambic extraire des fruits fermentés les différentes eaux-de-vie.
L’éthanol se dilue dans l’huile et l’eau. Il ne rencontre aucun obstacle dans le corps humain. Il franchit les méninges, le placenta et toutes les membranes cellulaires sans transporteurs. Il est diffusible dans l’ensemble du corps humain. Le degré d’éthanol dans une bouteille indique la quantité d’éthanol pur contenu dans le produit. Ainsi une bouteille d’un litre de vin à 10° contient 80 g d’éthanol. Une bouteille de Whisky à 40° en contient 240 g. En fait chaque alcool ayant son verre spécifique, ce verre contient toujours la même quantité d’éthanol pur soit 10 g.

 

 

Une bouteille de 75 cl à 12° contient 80 g d’éthanol. Elle permet de servir 8 verres. L’absorption de l’éthanol varie selon l’état de plénitude gastrique. Quand l’éthanol est consommé au cours du repas, il s’intègre dans le bol alimentaire. L’absorption intestinale sera lente et fragmentée. L’éthanol entrera en petite quantité dans le foie et en sortira peu. Si l’éthanol est consommé à jeun, il sera absorbé immédiatement. Le foie ne pourra pas le métaboliser et des effets centraux par passage massif dans la circulation sanguine se feront sentir.

Un homme qui consommerait 80 à 100 g tous les jours (soit 8 à 10 verres) a un risque de 50% de développer une cirrhose en dix ans. Une femme qui consommerait de 60 à 80 g d’éthanol par jour peut développer une cirrhose en 5 ans. L’éthanol à des doses de 10 à 20 g par jour est bon pour la santé de la plus grande partie de la population.

Mais il n’y a pas d’égalité devant l’alcool. Un certain nombre de personnes ne peuvent en consommer car, de façon génétique, elles le métabolisent difficilement. Restant dans le sang longuement, elles développent des symptômes divers : nausées, céphalées, troubles de l’équilibre, pleurs… D’autres personnes à ces doses recommandables vont développer l’ensemble des pathologies de l’alcool. D’autres enfin qui pourront consommer plus sans effets périphériques par métabolisation rapide et peu de passage sanguin.

L’homme de tout temps a consommé de l’éthanol. Les premières découvertes archéologiques de l’Egypte ancienne sont des amphores de vin “millésimé”. L’eau jusqu’au 20ème siècle n’a jamais été consommé pure.
Elle présentait des dangers certains. L’usage de l’alcool remonte aux origines de l’humanité par Noé pour les uns, par Bacchus pour les autres. Bacchus dont le nom signifie “celui qui enlève le souci”. L’éthanol a toujours posé problème. Chaque société doit faire avec et repenser collectivement son usage. Rappelons qu’il est dit “qu’il n’y a pas eu de société civilisée sans la fermentation”. Les règles de son usage En Grèce ancienne, le vin était dilué au cinquième. Agamemnon est traité d’ “outre à vin” par Achille au début de l’Iliade.
Toutes les cours des monarques se réunissaient autour du cratère, vaste récipient où l’on puisait le vin dilué avant de prendre la parole. Le Banquet de Platon où l’ivresse philosophique fondera la pensée occidentale est un véritable banquet, voire une libation. En Égypte ancienne, un homme ivre était tué. En Kabylie, exposer une alcoolisation est un haut fait de résistance. Chaque société se positionne. On sait que depuis le septième siècle de notre ère, les musulmans respectent une interdiction de boire de l’alcool. Ils devront le connaître au paradis fait de rivières de miel et de vin.

Les chrétiens ont surinvesti le vin comme symbole et mystère de la présence. Les juifs peuvent lire dans le “cantique des cantiques” : “tes baisers sont plus doux que le vin”, vin à l’aune de la divinité et de l’amour.
Les Américains ont essayé la prohibition. Mais les hommes comme de nombreux animaux recherchent inéluctablement l’usage de l’éthanol.

Usage dont les règles doivent être partagées et peut-être s’inscrire dans une culture et une tradition. L’éthanol a détruit et détruit encore nombre de peuples ignorant jusqu’alors son usage : indiens d’Amérique, Amazoniens et actuellement les Inuits. Les règles de l’usage sont sur les amphores, dans les chansons, dans le sens qu’on lui donne. Les Slaves portent des toasts, les Français trinquent, les Irlandais…. Chaque alcool crée sa culture : du saké à l’ouzo, de la bière au mezcal, du whisky au cognac, de la vodka au vin. Chaque alcool crée son ivresse et chaque ivresse son code de conduite. L’alcool est une des clés de l’expérience intérieure, de la découverte de soi et de la connaissance des autres. Il est un rite initiatique et dans une société française, il a longtemps été associé au passage à l’âge adulte. Il participe de tous les bizutages et de tous les carnavals. Il favorise l’intégration et scelle les pactes et les contrats. Ne pas boire d’alcool est parfois un facteur d’exclusion, exclusion dont souffrent ceux qui sont amenés à décider de vivre sans.

Le vin et la bière ont un statut différent. Ce sont des alcools de consommation courante. Ils sont responsables de la plupart des pathologies. Ils divisent la France entre Nord et Sud. La bière est la seule boisson qui donne soif tout en désaltérant. Le vin est une boisson de table. Il est un des éléments de l’art de vivre, de l’élégance du geste et du goût. Il exalte les plats qui peuvent devenir indigérables voire indigestes sans son usage. Il a longtemps été le seul liquide buvable et s’inscrit dans les canons de l’esprit français. Il est responsable de 60 % des pathologies de l’alcool. Si les usages sont détournés, l’éthanol détourne des valeurs communes et de l’altérité. Il isole et enferme créant strictement l’inverse de ce pourquoi il est fait.

 

 

 

L'abus d'alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération

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