Pr Jacques PILLOT
Directeur d’Unité de recherche et Professeur honoraire à l’Institut Pasteur - Professeur honoraire la Faculté de médecine de Paris-sud
Viticulteur, Vice-résident de
la Cave Coopérative du
Haut-Poitou
...et le faux (chap. 1)

“Toute vérité est-elle démontrable ?”
Ce fut l’un des sujets proposé à la première épreuve de philosophie du baccalauréat de juin dernier. Nous voici face à un double problème : la diversité de la vérité et le lien entre vérité et démonstration. La démonstration de la vérité nous y accédons sans réticence pour les sciences dites dures : d’emblée pour les mathématiques et en toute certitude, plus lentement pour les sciences physiques dans la mesure où tout n’est pas instantanément démontré et qu’il faille du temps pour progresser dans la démonstration. Bien que séparés par deux siècles, Einstein n’a jamais contredit Newton, il l’a seulement marginalisé. Quant aux sciences biologiques desquelles relève le problème qui nous préoccupe, molles par essence du fait de l’extrême complexité de la vie et des liens qui l’assument, l’accès vers la vérité scientifique est encore plus lent, plus diffus, et dans ce domaine “la vérité ne s’impose que par la force de la vérité" (Jean-Paul II). N’avons-nous pas un aspect des difficultés d’interprétation dans les domaines de la nutrition et de la médecine quand un grand biologiste, aussi mondialement reconnu que le futur président français de la Société Internationale de l’Artériosclérose, niait l’existence du “french paradox” en février dernier, dans un quotidien du soir. Dans les sciences biologiques, très à la mode et médiatisées à l’extrême, le nombre des résultats douteux ou ininterprétables s’accroît beaucoup et l’on publie désormais trop fréquemment des résultats et surtout des interprétations incomplètes ou erronées des travaux des autres.

De toute évidence, notre durée de vie, notre qualité de vie, les maladies qui nous assaillent, les conditions de notre mort sont déterminées, d’une part par notre structure génétique, d’autre part par les modalités de notre existence où le niveau social et surtout la nature de notre alimentation sont les facteurs prédominants.

Préciser ce qui revient à un type particulier d’alimentation, encore plus difficilement à un aliment déterminé, devient extrêmement compliqué. La difficulté d’expérimenter sur l’homme ne peut être totalement compensée par le recours à l’expérimentation animale, même impliquant notre plus proche compagnon parmi les primates, le chimpanzé, car de nombreuses situations physiologiques ne sont pas transposables entre les deux espèces ; l’homme est encore moins l’équivalent du rat, de la souris ou du lapin, animaux les plus utilisés dans le domaine qui retient notre attention.

Le grand reproche que font les épidémiologistes qui se refusent à reconnaître l’avantage d’une consommation modérée des breuvages alcoolisés (ils sont de moins en moins nombreux) tient au fait qu’aucune étude n’a été faite en double aveugle, seule épreuve à leurs yeux capable d’en assumer la démonstration. Pour être optimale une telle investigation devrait impliquer : une population de chaque sexe, d’un âge où les manifestations cardiovasculaires athéromateuses font leur apparition (disons 40-50 ans), des individus soumis à un même régime alimentaire éventuellement riche en graisses, de même niveau social et de même mode de vie, et enfin égaux quant aux facteurs de risques artériels que représentent le chiffre de la tension artérielle, le taux de cholestérol, l’usage du tabac, le poids et la sédentarité. Ces individus devraient être ensuite tirés au sort pour être répartis en deux catégories d’au moins plusieurs centaines de sujets chacune, les uns consommant de l’alcool, les autres pas, puis observés jusqu’à ce que des différences statistiquement significatives apparaissent avec le temps.
Idéalement on pourrait encore inverser les rôles au terme d’une observation significative, afin de contrôler le résultat. Cette démarche, la seule capable de prévenir les biais statistiques, est bien évidemment irréalisable. C’est ce risque de biais statistique qui obère les études sur l’intérêt de l’alcool à doses modérées. Pour en faciliter la compréhension, nous rappellerons un biais statistique grossier de l’immédiate après guerre.

Une enquête fut réalisée dans les hôpitaux parisiens dans le but d’explorer l’influence éventuelle de la vie conjugale sur l’incidence du cancer du poumon. En première analyse le cancer paraissait moins fréquent chez les sujets mariés et le mariage apparaissait protéger contre ce risque ; on avait tout simplement oublié qu’à l’époque les célibataires mourraient plus à l’hôpital que les individus mariés !

À la recherche de biais statistiques pour expliquer les résultats obtenus dans la relation bénéfique entre la consommation modérée d’alcool et la prévention des accidents cardio-vasculaires, les sceptiques invoquent des différences dans le niveau social des individus consommant ou non de l’alcool. De fait, plusieurs études récentes conduites dans les pays nordiques montrent que c’est effectivement le cas(1,2) et, par ailleurs, il est évident que l’on meure davantage d’accidents cardiovasculaires dans les milieux défavorisés, en pays développés.
Donc, après les approches fécondes en France de Serge Renaud qui ont conduit à la notion du “french paradox”, c’est en multipliant les études sur des populations socialement homogènes et informées, sur des cohortes de plusieurs milliers de médecins comme l’ont fait les Britanniques et les Américains, sur des cohortes de plusieurs milliers d’infirmières comme l’ont fait encore les Américains, que l’on peut pallier l’impossibilité d’une étude prospective, comme définie plus haut.

 

 

Les dernières études épidémiologiques portant sur des populations non sélectionnées professionnellement, ont bien pris conscience des facteurs de risques sus-mentionnés capables de biaiser leurs résultats, et toutes concluent qu’une consommation modérée d’alcool équivalente à trois verres de vin chez les hommes, à deux verres de vin chez les femmes, réduit le risque de thrombose coronarienne d’environ 35 %.
Qui plus est, chez des médecins américains déjà soumis aux études précédentes, les rechutes d’infarctus après la fin de la première investigation, sont significativement moins nombreuses chez ceux qui consomment de l’alcool modérément ; cet avantage est confirmé dans une plus récente étude française avec une réduction de 59 % des complications(3).

Aujourd’hui le nombre des statistiques concluantes quant à la prévention des accidents coronariens par l’alcool à doses modérées est tel que la statistique des statistiques devrait pouvoir être valablement envisagée. Il est une étude très significative, absolument déterminante parce qu’elle impliquait déjà dans ses prémisses un rôle certain de l’alcool au cas où son effet apparaîtrait positif, ce qui fut le cas(4). Dans cette étude qui portait sur une cohorte de médecins, les auteurs ont déterminé le pouvoir du gène qui contrôle l’alcoolo-deshydrogènase, enzyme à l’origine de l’élimination de l’alcool de l’organisme par oxydation.
Or les individus sont inégaux devant cette capacité. Les consommateurs modérés d’alcool et qui oxydent lentement apparaissent mieux protégés vis-à-vis des risques d’infarctus (86% de diminution de risque) que ceux qui l’oxydent rapidement (35 % de réduction seulement pour ces derniers).

Cette observation constitue une preuve solide de l’effet bénéfique de l’alcool à doses modérées. Ainsi, bien que les études épidémiologiques établissent seulement une association entre facteurs de risques et maladies, et n’identifient en rien un facteur causal, on parvient néanmoins à préciser l’effet de l’alcool à doses modérées dans l’alimentation.

Le dernier numéro de “Vins et Santé” dont la noble prétention est d’exprimer le point de vue des scientifiques apparaît victime de cette dérive médiatique que nous dénoncions plus haut. À côté d’articles scientifiquement documentés et réalistes, nous y trouvons une logorrhée sur le vin “source de vie” où la biodynamie, mise en pratique il est vrai dans quelques grands crus, tient une place de choix.

Cette pratique qui fait appel plus à des pouvoirs ésotériques qu’à une pratique rationnelle, propage un obscurantisme que le monde scientifique se doit de dénoncer, même si sa mise en œuvre va de pair avec la préservation de l’environnement. Quant à la pensée “visionnaire” de son créateur Rudolf Steiner (1861-1925), bénéficiaire d’une “révélation” selon ses dires, sa pensée confuse consiste en la croyance à une évolution mentale des individus et à des réincarnations.

Pour ce gourou : “L’intervention des esprits explique tout : phénomènes naturels, accidents historiques, technologie. Ainsi les bons esprits habitent les bougies tandis que les démons néfastes logent dans les ampoules électriques” (L. Charlier). Qui plus est, cette idéologie qui privilégie un petit nombre d’initiés devait participer à l’élaboration du concept de race pure du nazisme.

 

 

 

 

L'abus d'alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération

Guide des vins "Vins et Santé"