“Toute
vérité est-elle démontrable ?”
Ce fut l’un des sujets
proposé à la première épreuve
de philosophie du baccalauréat de juin dernier.
Nous voici face à un double problème
: la diversité de la vérité et
le lien entre vérité et démonstration.
La démonstration de la vérité
nous y accédons sans réticence pour
les sciences dites dures : d’emblée pour
les mathématiques et en toute certitude, plus
lentement pour les sciences physiques dans la mesure
où tout n’est pas instantanément
démontré et qu’il faille du temps
pour progresser dans la démonstration. Bien
que séparés par deux siècles,
Einstein n’a jamais contredit Newton, il l’a
seulement marginalisé. Quant aux sciences biologiques
desquelles relève le problème qui nous
préoccupe, molles par essence du fait de l’extrême
complexité de la vie et des liens qui l’assument,
l’accès vers la vérité
scientifique est encore plus lent, plus diffus, et
dans ce domaine “la vérité ne
s’impose que par la force de la vérité"
(Jean-Paul II). N’avons-nous pas un aspect des
difficultés d’interprétation dans
les domaines de la nutrition et de la médecine
quand un grand biologiste, aussi mondialement reconnu
que le futur président français de la
Société Internationale de l’Artériosclérose,
niait l’existence du “french paradox”
en février dernier, dans un quotidien du soir.
Dans les sciences biologiques, très à
la mode et médiatisées à l’extrême,
le nombre des résultats douteux ou ininterprétables
s’accroît beaucoup et l’on publie
désormais trop fréquemment des résultats
et surtout des interprétations incomplètes
ou erronées des travaux des autres.
De toute évidence, notre durée
de vie, notre qualité de vie, les maladies
qui nous assaillent, les conditions de notre mort
sont déterminées, d’une part par
notre structure génétique, d’autre
part par les modalités de notre existence où
le niveau social et surtout la nature de notre alimentation
sont les facteurs prédominants.
Préciser ce qui revient à
un type particulier d’alimentation, encore plus
difficilement à un aliment déterminé,
devient extrêmement compliqué. La difficulté
d’expérimenter sur l’homme ne peut
être totalement compensée par le recours
à l’expérimentation animale, même
impliquant notre plus proche compagnon parmi les primates,
le chimpanzé, car de nombreuses situations
physiologiques ne sont pas transposables entre les
deux espèces ; l’homme est encore moins
l’équivalent du rat, de la souris ou
du lapin, animaux les plus utilisés dans le
domaine qui retient notre attention.
Le grand reproche que font les épidémiologistes
qui se refusent à reconnaître l’avantage
d’une consommation modérée des
breuvages alcoolisés (ils sont de moins en
moins nombreux) tient au fait qu’aucune étude
n’a été faite en double aveugle,
seule épreuve à leurs yeux capable d’en
assumer la démonstration. Pour être optimale
une telle investigation devrait impliquer : une population
de chaque sexe, d’un âge où les
manifestations cardiovasculaires athéromateuses
font leur apparition (disons 40-50 ans), des individus
soumis à un même régime alimentaire
éventuellement riche en graisses, de même
niveau social et de même mode de vie, et enfin
égaux quant aux facteurs de risques artériels
que représentent le chiffre de la tension artérielle,
le taux de cholestérol, l’usage du tabac,
le poids et la sédentarité. Ces individus
devraient être ensuite tirés au sort
pour être répartis en deux catégories
d’au moins plusieurs centaines de sujets chacune,
les uns consommant de l’alcool, les autres pas,
puis observés jusqu’à ce que des
différences statistiquement significatives
apparaissent avec le temps.
Idéalement on pourrait encore inverser les
rôles au terme d’une observation significative,
afin de contrôler le résultat. Cette
démarche, la seule capable de prévenir
les biais statistiques, est bien évidemment
irréalisable. C’est ce risque de biais
statistique qui obère les études sur
l’intérêt de l’alcool à
doses modérées. Pour en faciliter la
compréhension, nous rappellerons un biais statistique
grossier de l’immédiate après
guerre.
Une enquête fut réalisée
dans les hôpitaux parisiens dans le but d’explorer
l’influence éventuelle de la vie conjugale
sur l’incidence du cancer du poumon. En première
analyse le cancer paraissait moins fréquent
chez les sujets mariés et le mariage apparaissait
protéger contre ce risque ; on avait tout simplement
oublié qu’à l’époque
les célibataires mourraient plus à l’hôpital
que les individus mariés !
À la recherche de biais statistiques
pour expliquer les résultats obtenus dans la
relation bénéfique entre la consommation
modérée d’alcool et la prévention
des accidents cardio-vasculaires, les sceptiques invoquent
des différences dans le niveau social des individus
consommant ou non de l’alcool. De fait, plusieurs
études récentes conduites dans les pays
nordiques montrent que c’est effectivement le
cas(1,2) et, par ailleurs, il est évident que
l’on meure davantage d’accidents cardiovasculaires
dans les milieux défavorisés, en pays
développés.
Donc, après les approches fécondes en
France de Serge Renaud qui ont conduit à la
notion du “french paradox”, c’est
en multipliant les études sur des populations
socialement homogènes et informées,
sur des cohortes de plusieurs milliers de médecins
comme l’ont fait les Britanniques et les Américains,
sur des cohortes de plusieurs milliers d’infirmières
comme l’ont fait encore les Américains,
que l’on peut pallier l’impossibilité
d’une étude prospective, comme définie
plus haut.
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Les
dernières études épidémiologiques
portant sur des populations non sélectionnées
professionnellement, ont bien pris conscience des
facteurs de risques sus-mentionnés capables
de biaiser leurs résultats, et toutes concluent
qu’une consommation modérée d’alcool
équivalente à trois verres de vin chez
les hommes, à deux verres de vin chez les femmes,
réduit le risque de thrombose coronarienne
d’environ 35 %.
Qui plus est, chez des médecins américains
déjà soumis aux études précédentes,
les rechutes d’infarctus après la fin
de la première investigation, sont significativement
moins nombreuses chez ceux qui consomment de l’alcool
modérément ; cet avantage est confirmé
dans une plus récente étude française
avec une réduction de 59 % des complications(3).

Aujourd’hui le nombre des statistiques
concluantes quant à la prévention des
accidents coronariens par l’alcool à
doses modérées est tel que la statistique
des statistiques devrait pouvoir être valablement
envisagée. Il est une étude très
significative, absolument déterminante parce
qu’elle impliquait déjà dans ses
prémisses un rôle certain de l’alcool
au cas où son effet apparaîtrait positif,
ce qui fut le cas(4). Dans cette étude qui
portait sur une cohorte de médecins, les auteurs
ont déterminé le pouvoir du gène
qui contrôle l’alcoolo-deshydrogènase,
enzyme à l’origine de l’élimination
de l’alcool de l’organisme par oxydation.
Or les individus sont inégaux devant cette
capacité. Les consommateurs modérés
d’alcool et qui oxydent lentement apparaissent
mieux protégés vis-à-vis des
risques d’infarctus (86% de diminution de risque)
que ceux qui l’oxydent rapidement (35 % de réduction
seulement pour ces derniers).
Cette observation constitue une preuve
solide de l’effet bénéfique de
l’alcool à doses modérées.
Ainsi, bien que les études épidémiologiques
établissent seulement une association entre
facteurs de risques et maladies, et n’identifient
en rien un facteur causal, on parvient néanmoins
à préciser l’effet de l’alcool
à doses modérées dans l’alimentation.
Le dernier numéro de “Vins
et Santé” dont la noble prétention
est d’exprimer le point de vue des scientifiques
apparaît victime de cette dérive médiatique
que nous dénoncions plus haut. À côté
d’articles scientifiquement documentés
et réalistes, nous y trouvons une logorrhée
sur le vin “source de vie” où la
biodynamie, mise en pratique il est vrai dans quelques
grands crus, tient une place de choix.
Cette pratique qui fait appel plus à
des pouvoirs ésotériques qu’à
une pratique rationnelle, propage un obscurantisme
que le monde scientifique se doit de dénoncer,
même si sa mise en œuvre va de pair avec
la préservation de l’environnement. Quant
à la pensée “visionnaire”
de son créateur Rudolf Steiner (1861-1925),
bénéficiaire d’une “révélation”
selon ses dires, sa pensée confuse consiste
en la croyance à une évolution mentale
des individus et à des réincarnations.
Pour ce gourou : “L’intervention
des esprits explique tout : phénomènes
naturels, accidents historiques, technologie. Ainsi
les bons esprits habitent les bougies tandis que les
démons néfastes logent dans les ampoules
électriques” (L. Charlier). Qui plus
est, cette idéologie qui privilégie
un petit nombre d’initiés devait participer
à l’élaboration du concept de
race pure du nazisme.
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