Cette
dernière édition de “Vins et Santé”
cite trop de travaux qui ne demeurent tout au plus
qu’au stade d’approche et malheureusement
bien souvent en les présentant comme des vérités
acquises.
Un exemple : la preuve d’une efficacité
des flavonoïdes du vin rouge comme facteur anti-athérogène
chez l’homme reste à prouver ; on n’en
déduit pas moins que “la fermentation
du moût entraîne une accumulation des
flavonoïdes et induit des propriétés
anti-athérogènes dans le vin rouge”.
Le vin a besoin d’actions plus crédibles
pour sa promotion dans un but de santé !
Où en sommes-nous réellement en 2004
dans la relation entre la consommation modérée
de boissons alcoolisées et son influence sur
la santé des individus. La force de la vérité
nous signifie que la molécule d’alcool
(l’éthanol) est bien un principe actif
de prévention de l’infarctus du myocarde
et très vraisemblablement de toutes les obstructions
artérielles de nature athéromateuse.
Il est sans doute cruel qu’il en soit ainsi
compte tenu des désastres qui peuvent résulter
de l’excès de sa consommation, mais c’est
ainsi. Dans une optique de drogue, l’alcool
se distingue nettement du tabac, car si le risque
de cancer du poumon croît dès les premières
cigarettes fumées, l’alcool à
faibles doses et encore mieux à doses modérées
est indiscutablement préventif des accidents
cardiovasculaires. La grande majorité des travaux
convaincants qui permettent d’aboutir à
cette conclusion a été conduite sans
discrimination de la nature du breuvage utilisé
(vin, bière ou alcool fort).
C’est pourquoi un cognac, un whisky… amené
par dilution avec de l’eau par exemple à
12° présenterait sans aucun doute une activité
préventive vis-à-vis des affections
cardiovasculaires. Cette activité pourrait
néanmoins être inférieure à
celle du vin ; de plus, consommée plus concentrée,
la même
dose d’alcool aurait toutes chances d’induire
des manifestations pathologiques spécifiques.
La recherche d’une supériorité
du vin comme vecteur d’alcool mobilise actuellement
la majorité des investigateurs, en grande partie
par les études sur les polyphénols qu’il
contient. Consécutivement, c’est dans
ce domaine que les dérives d’interprétations
sont le plus fréquemment rencontrées,
des intérêts commerciaux et/ou un attachement
sentimental au terroir, se substituant à l’objectivité.
Les études épidémiologiques sur
ce sujet n’aboutissent toujours, même
les plus récentes, qu’à des résultats
contradictoires. La supériorité du vin
sur la bière et les alcools forts reste du
domaine du possible, du vraisemblable même,
mais rien n’est encore démontré.
Les puissantes propriétés antioxydantes
des polyphénols donnent à penser qu’ils
pourraient bloquer l’activité des formes
activées de l’oxygène que l’on
incrimine dans la genèse des lésions
athéromateuses.
Mais tant que l’on ne connaît pas de
façon précise le/les mécanismes
intimes de ces lésions, on ne peut juger valablement
de leur action que sur la prévention d’un
résultat final sur l’homme, qui reste
à évaluer. Il est permis de penser que
les polyphénols et en particulier le resvératrol,
pourrait avoir un effet protecteur vis-à-vis
des propriétés toxiques de l’alcool
par un effet compensateur, en particulier pour les
cellules nerveuses. L’alcool, couramment utilisé
en laboratoire pour la précipitation des protéines,
au-delà de 16 %, ne peut qu’avoir localement
un effet délétère à ce
taux sur les muqueuses des voies digestives supérieures
; c’est sans doute là l’explication
du risque de cancer dans cette localisation chez les
grands buveurs. Sa consommation dans le vin où
il est relativement dilué, tamponné
qu’il est généralement par son
absorption avec les aliments, aurait toutes raisons
de lui conférer une supériorité
sur les autres breuvages habituellement pris dans
des conditions différentes.
Une étude récente qui mériterait
d’être confirmée (5), conclut que,
dans la prévention des maladies coronariennes,
aucun type de breuvage alcoolisé ne s’avère
supérieur aux autres et que la prise ou non
au moment des repas ne modifie pas le résultat.
À noter toutefois que le risque à long
terme de cancer digestif mériterait, dans cette
situation, d’être pris en considération.
Quoi qu’il en soit le passage intestinal des
polyphénols reste inégal selon leur
nature et en général leur biodisponibilité
apparaît inférieure aux concentrations
mises en jeu pour définir des propriétés
qui en première approximation apparaissent
positives dans des modèles in vitro.
Enfin, les polyphénols sont largement répandus
dans les fruits et les légumes et l’on
conçoit difficilement que le vin puisse apporter
dans les contrées méditerranéennes,
par ses polyphénols, un plus dans une alimentation
déjà riche en ces composants. Pour toutes
ces raisons, la supériorité du vin demeure
très possible, mais reste encore à établir.
Quant à prétendre que le vin rouge est
supérieur au vin blanc, c’est pour l’instant
à considérer comme une contre-vérité.
Dans le domaine du possible, demeure l’intérêt
d’une consommation modérée d’alcool
dans la prévention du cancer. Dans ce domaine
une grande prudence s’impose toutefois car les
observations sont à leur début et contradictoires.
Si l’on compare les courbes de risques d’accidents
cardiovasculaires et de mortalité en fonction
de l’alcool consommé, le gain de vies
de la courbe de mortalité comparativement à
celle des accidents cardiovasculaires est difficilement
mesurable, mais s’il existe, il apparaît
de toute façon devoir être faible.
|
|
Ces études ont surtout été initiées,
après l’observation qu’un polyphénol,
le resvératrol inhibait la croissance des cellules
cancéreuses en culture ; mais encore une fois,
ne transposons pas ce résultat à l’homme
comme n’ont pas hésité à
le faire certains, d’autant plus que les premiers
essais sur une tumeur de la souris n’apparaissent
pas prometteurs.
À titre anecdotique, l’alcool s’est
révélé accroître le risque
de cancer du sein chez les femmes dans certaines études,
mais non dans d’autres. Deux études concernant
les cancers colo-rectaux avancent que la consommation
d’alcool serait en relation avec une incidence
accrue ; pour l’une la bière serait plus
fortement impliquée, pour l’autre le
risque serait réduit avec seulement le vin.
Les boissons alcoolisées augmenteraient aussi
l’incidence du cancer de la peau, mais avec
des différences selon les breuvages…
et seul le vin se révèlerait diminuer
les risques d’un certain type de lymphomes.
Tout ceci apparaît bien incohérent et
permet d’insister encore sur la nécessité
de bien relativiser les études épidémiologiques.
Le vin, de par son resvératrol en particulier,
a été présenté comme pouvant
réduire les risques de maladie d’Alzheimer,
ce qui est possible du fait de ses propriétés
anti-inflammatoires. Mais une autre étude attribue
les mêmes propriétés à
l’alcool tant pour la maladie d’Alzheimer
que la démence sénile… Il demeure
aussi possible que l’alcool diminue les risques
d’infection par Hélicobacter pylori,
bactérie impliquée dans l’ulcère
gastrique, et tende à réduire l’opacification
progressive du cristallin qui conduit à la
cataracte.
Ces observations ne peuvent être encore considérées
que comme préliminaires, incitatives pour des
travaux ultérieurs. Toutes ces observations
devraient conduire à affiner davantage les
arguments à utiliser pour convaincre l’humanité
de l’intérêt de l’alcool
à doses modérées et sans doute
de la nature de son meilleur vecteur, le vin, dans
l’intérêt de la santé de
tous. Ce n’est pas à partir de situations
anecdotiques, de désirs pris pour autant de
réalités, de faits expérimentaux
transposés allégrement de l’”in
vitro” à l’”in vivo”
et même de l’animal à l’homme,
que l’on desserrera l’étreinte
du prohibitionnisme latent qui estompe la vérité
sur l’effet bénéfique d’une
consommation modérée de vin.
Bon nombre de responsables de santé, de responsables
politiques, tant au niveau international, européen,
qu’hexagonal, tentent de gommer méthodiquement
la distinction millénaire qui démarque
le vins, des alcools forts et dont malheureusement
la consommation ne fait pourtant que croître.
Le défi doit être relevé sur des
bases scientifiques bien établies.
Pr
Jacques PILLOT
(1) Mortensen EL, Jensen HH, Sanders
SA et al., Better psychological functioning and higher
social status may largely explain the apparent health
benefits of wine : a study of wine and beer drinking
in young danish adults, Arch.Intern.Med., 2001,161,1844-1848.
(2) Cederfjall J, Lidfeldt J, Nerbrand
C et al., Alcohol consumption among middle-aged women
: a population based study of Swedish women.The women
health in Lund area study, Eur.Addict Res., 2004,10,
15-21.
(3) de Lorgeril M, Salem P, Martin
J. et al., Wine drinking and risks of cardiovascular
complications after recent acute myocardial infarction,
Circulation, 2002, 106,9029-32.
(4) Hines LM, Meir SM, Stampfer J.,
Genetic variation in alcohol dehydrogenase and the
beneficial effect of moderate alcohol consumption
on myocardial infarction, N. England J. Med., 2001,
344,549-554.
(5) Mukamal KJ, Conigrave KM, Mittleman
MA et al.,. Roles of drinking pattern and type of
alcohol consumed in coronary heart disease in men,
N. England J. Med 2003,348, 109-118.
|