Pr Jacques PILLOT
Directeur d’Unité de recherche et Professeur honoraire à l’Institut Pasteur - Professeur honoraire la Faculté de médecine de Paris-sud
Viticulteur, Vice-résident de
la Cave Coopérative du
Haut-Poitou
...et le faux (chap. 2)

Cette dernière édition de “Vins et Santé” cite trop de travaux qui ne demeurent tout au plus qu’au stade d’approche et malheureusement bien souvent en les présentant comme des vérités acquises.
Un exemple : la preuve d’une efficacité des flavonoïdes du vin rouge comme facteur anti-athérogène chez l’homme reste à prouver ; on n’en déduit pas moins que “la fermentation du moût entraîne une accumulation des flavonoïdes et induit des propriétés anti-athérogènes dans le vin rouge”.
Le vin a besoin d’actions plus crédibles pour sa promotion dans un but de santé !

Où en sommes-nous réellement en 2004 dans la relation entre la consommation modérée de boissons alcoolisées et son influence sur la santé des individus. La force de la vérité nous signifie que la molécule d’alcool (l’éthanol) est bien un principe actif de prévention de l’infarctus du myocarde et très vraisemblablement de toutes les obstructions artérielles de nature athéromateuse.
Il est sans doute cruel qu’il en soit ainsi compte tenu des désastres qui peuvent résulter de l’excès de sa consommation, mais c’est ainsi. Dans une optique de drogue, l’alcool se distingue nettement du tabac, car si le risque de cancer du poumon croît dès les premières cigarettes fumées, l’alcool à faibles doses et encore mieux à doses modérées est indiscutablement préventif des accidents cardiovasculaires. La grande majorité des travaux convaincants qui permettent d’aboutir à cette conclusion a été conduite sans discrimination de la nature du breuvage utilisé (vin, bière ou alcool fort).
C’est pourquoi un cognac, un whisky… amené
par dilution avec de l’eau par exemple à 12° présenterait sans aucun doute une activité préventive vis-à-vis des affections cardiovasculaires. Cette activité pourrait néanmoins être inférieure à celle du vin ; de plus, consommée plus concentrée, la même
dose d’alcool aurait toutes chances d’induire
des manifestations pathologiques spécifiques.

La recherche d’une supériorité du vin comme vecteur d’alcool mobilise actuellement la majorité des investigateurs, en grande partie par les études sur les polyphénols qu’il contient. Consécutivement, c’est dans ce domaine que les dérives d’interprétations sont le plus fréquemment rencontrées, des intérêts commerciaux et/ou un attachement sentimental au terroir, se substituant à l’objectivité.
Les études épidémiologiques sur ce sujet n’aboutissent toujours, même les plus récentes, qu’à des résultats contradictoires. La supériorité du vin sur la bière et les alcools forts reste du domaine du possible, du vraisemblable même, mais rien n’est encore démontré. Les puissantes propriétés antioxydantes des polyphénols donnent à penser qu’ils pourraient bloquer l’activité des formes activées de l’oxygène que l’on incrimine dans la genèse des lésions athéromateuses.

Mais tant que l’on ne connaît pas de façon précise le/les mécanismes intimes de ces lésions, on ne peut juger valablement de leur action que sur la prévention d’un résultat final sur l’homme, qui reste à évaluer. Il est permis de penser que les polyphénols et en particulier le resvératrol, pourrait avoir un effet protecteur vis-à-vis des propriétés toxiques de l’alcool par un effet compensateur, en particulier pour les cellules nerveuses. L’alcool, couramment utilisé en laboratoire pour la précipitation des protéines, au-delà de 16 %, ne peut qu’avoir localement un effet délétère à ce taux sur les muqueuses des voies digestives supérieures ; c’est sans doute là l’explication du risque de cancer dans cette localisation chez les grands buveurs. Sa consommation dans le vin où il est relativement dilué, tamponné qu’il est généralement par son absorption avec les aliments, aurait toutes raisons de lui conférer une supériorité sur les autres breuvages habituellement pris dans des conditions différentes.

Une étude récente qui mériterait d’être confirmée (5), conclut que, dans la prévention des maladies coronariennes, aucun type de breuvage alcoolisé ne s’avère supérieur aux autres et que la prise ou non au moment des repas ne modifie pas le résultat. À noter toutefois que le risque à long terme de cancer digestif mériterait, dans cette situation, d’être pris en considération.
Quoi qu’il en soit le passage intestinal des polyphénols reste inégal selon leur nature et en général leur biodisponibilité apparaît inférieure aux concentrations mises en jeu pour définir des propriétés qui en première approximation apparaissent positives dans des modèles in vitro.

Enfin, les polyphénols sont largement répandus dans les fruits et les légumes et l’on conçoit difficilement que le vin puisse apporter dans les contrées méditerranéennes, par ses polyphénols, un plus dans une alimentation déjà riche en ces composants. Pour toutes ces raisons, la supériorité du vin demeure très possible, mais reste encore à établir. Quant à prétendre que le vin rouge est supérieur au vin blanc, c’est pour l’instant à considérer comme une contre-vérité.

Dans le domaine du possible, demeure l’intérêt d’une consommation modérée d’alcool dans la prévention du cancer. Dans ce domaine une grande prudence s’impose toutefois car les observations sont à leur début et contradictoires. Si l’on compare les courbes de risques d’accidents cardiovasculaires et de mortalité en fonction de l’alcool consommé, le gain de vies de la courbe de mortalité comparativement à celle des accidents cardiovasculaires est difficilement mesurable, mais s’il existe, il apparaît de toute façon devoir être faible.

 

Ces études ont surtout été initiées, après l’observation qu’un polyphénol, le resvératrol inhibait la croissance des cellules cancéreuses en culture ; mais encore une fois, ne transposons pas ce résultat à l’homme comme n’ont pas hésité à le faire certains, d’autant plus que les premiers essais sur une tumeur de la souris n’apparaissent pas prometteurs.

À titre anecdotique, l’alcool s’est révélé accroître le risque de cancer du sein chez les femmes dans certaines études, mais non dans d’autres. Deux études concernant les cancers colo-rectaux avancent que la consommation d’alcool serait en relation avec une incidence accrue ; pour l’une la bière serait plus fortement impliquée, pour l’autre le risque serait réduit avec seulement le vin. Les boissons alcoolisées augmenteraient aussi l’incidence du cancer de la peau, mais avec des différences selon les breuvages… et seul le vin se révèlerait diminuer les risques d’un certain type de lymphomes. Tout ceci apparaît bien incohérent et permet d’insister encore sur la nécessité de bien relativiser les études épidémiologiques.

Le vin, de par son resvératrol en particulier, a été présenté comme pouvant réduire les risques de maladie d’Alzheimer, ce qui est possible du fait de ses propriétés anti-inflammatoires. Mais une autre étude attribue les mêmes propriétés à l’alcool tant pour la maladie d’Alzheimer que la démence sénile… Il demeure aussi possible que l’alcool diminue les risques d’infection par Hélicobacter pylori, bactérie impliquée dans l’ulcère gastrique, et tende à réduire l’opacification progressive du cristallin qui conduit à la cataracte.
Ces observations ne peuvent être encore considérées que comme préliminaires, incitatives pour des travaux ultérieurs. Toutes ces observations devraient conduire à affiner davantage les arguments à utiliser pour convaincre l’humanité de l’intérêt de l’alcool à doses modérées et sans doute de la nature de son meilleur vecteur, le vin, dans l’intérêt de la santé de tous. Ce n’est pas à partir de situations anecdotiques, de désirs pris pour autant de réalités, de faits expérimentaux transposés allégrement de l’”in vitro” à l’”in vivo” et même de l’animal à l’homme, que l’on desserrera l’étreinte du prohibitionnisme latent qui estompe la vérité sur l’effet bénéfique d’une consommation modérée de vin.

Bon nombre de responsables de santé, de responsables politiques, tant au niveau international, européen, qu’hexagonal, tentent de gommer méthodiquement la distinction millénaire qui démarque le vins, des alcools forts et dont malheureusement la consommation ne fait pourtant que croître. Le défi doit être relevé sur des bases scientifiques bien établies.

         Pr Jacques PILLOT

 

(1) Mortensen EL, Jensen HH, Sanders SA et al., Better psychological functioning and higher social status may largely explain the apparent health benefits of wine : a study of wine and beer drinking in young danish adults, Arch.Intern.Med., 2001,161,1844-1848.

(2) Cederfjall J, Lidfeldt J, Nerbrand C et al., Alcohol consumption among middle-aged women : a population based study of Swedish women.The women health in Lund area study, Eur.Addict Res., 2004,10, 15-21.

(3) de Lorgeril M, Salem P, Martin J. et al., Wine drinking and risks of cardiovascular complications after recent acute myocardial infarction, Circulation, 2002, 106,9029-32.

(4) Hines LM, Meir SM, Stampfer J., Genetic variation in alcohol dehydrogenase and the beneficial effect of moderate alcohol consumption on myocardial infarction, N. England J. Med., 2001, 344,549-554.

(5) Mukamal KJ, Conigrave KM, Mittleman MA et al.,. Roles of drinking pattern and type of alcohol consumed in coronary heart disease in men, N. England J. Med 2003,348, 109-118.

 

 

 

 

L'abus d'alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération

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