Professeur
Jacques PILLOT
Chef d’Unité de Recherches et Professeur honoraire
à l’Institut Pasteur
Professeur honoraire à la Faculté de médecine de Paris -Sud
Viticulteur, Vice-résident de la Cave coopérative
du Haut-Poitou
 

un impératif de santé, une incitation à l’alcoolisme ?

Un défi d’actualité

Dans une perspective de santé, la consommation de vin comporte une ambiguïté de taille. En effet, le vin contient et distribue dans des conditions de délivrance optimale (à doses fractionnées, associé à la nourriture) une molécule d’alcool
dont l’effi cacité pour la prévention des accidents cardiovasculaires dépasse sans doute tous les autres moyens prophylactiques que l’on est en mesure de proposer, y compris les acides gras omega 3 de l’alimentation. Ceux-ci, dont on fait
grand cas ces dernières années, ne paraissent en effet réduire la morbidité et la mortalité que chez
les personnes ayant déjà présenté des pathologies cardiovasculaires antérieures, alors que la molécule d’alcool offre un spectre d’activité
plus large. De plus, mais cette éventualité doit être confi rmée, il semble qu’une consommation modérée d’alcool puisse agir favorablement sur les fonctions cognitives et le maintien de leur intégrité (1).
Mais ne doit-on pas focaliser encore plus son attention sur la caractéristique “drogue” de la
molécule d’alcool, puisque sa consommation
au-delà des limites raisonnables, induit une dépendance avec toutes les conséquences de
la maladie alcoolique chronique ; sans oublier les effets de l’alcool en excès sur les réfl exes des individus et les conséquences qui s’ensuivent
quant aux accidents de la route ou du travail.
Dans ce contexte d’ambiguïté, où en fonction de la dose consommée le bien précède le mal, une attitude manichéenne a toujours et partout jusqu’ici prévalu. Les autorités sanitaires ont dénoncé et dénoncent les méfaits de l’alcoolisme alors que les viticulteurs, passionnément attachés à leur terroir et leurs intérêts, veulent et voudraient voir leurs ventes assurées.

On serait censé croire que la situation inhérente au “French paradox” et sa progressive
confi rmation sur le plan scientifique allaient enfin mettre un terme aux polémiques sans nuances et relancer judicieusement la consommation de
vin en France. Il n’en est pourtant rien ; la consommation de vin ne cesse de baisser dans
notre pays, alors qu’elle est en augmentation à l’échelle mondiale. Comment amener
nos concitoyens à cette consommation modérée d’alcool bénéfique pour la santé ? Comment recommander aux abstinents de consommer
ce vecteur d’alcool privilégié qu’est le vin, sans risquer de voir cet usage devenir abusif ?
Et surtout, quand et comment initier les jeunes qui majoritairement rejettent d’emblée le vin, pour se précipiter en grand nombre vers d’autres
breuvages plus néfastes lors de leurs réunions festives ? On peut regretter que ce problème
des jeunes, les plus exposés aux dérives vers l’excès, n’ait pas encore retenu l’attention de la discipline concernée, la pédo-psychiatrie, totalement muette sur le sujet en France
comme à l’étranger.

L’analyse des statistiques disponibles en France et dans le monde tend à montrer que la dérive vers l’alcoolisme n’est pas en grande partie le fruit du hasard, qu’elle est dans une certaine mesure prédéterminée. En premier lieu, l’alcool est particulièrement toxique pour le fœtus et le très jeune enfant. Mais surtout l’exposition à des

 

arômes à ce stade précoce de la vie peut conduire plus tard le même individu à rechercher ces mêmes arômes ; effectivement, la proportion d’individus consommant un excès d’alcool
est signifi cativement plus élevée à l’adolescence et à l’âge adulte, s’ils ont été imprégnés précocement (2). En second lieu, le taux de consommation d’alcool croît rapidement chez les jeunes entre 9 et 16 ans et le risque d’une consommation excessive est d’autant plus grand que les individus qu’ils fréquentent sont portés
vers l’alcool (3). Enfi n, la vigilance des parents s’avère réduire l’infl uence des relations
susceptibles de conduire à une consommation excessive d’alcool (4 ; 5).

A l’âge adulte, il est évident que l’alcoolisme est dominant dans les situations de précarité ; dans notre pays, en 2002, 30 % des nouveaux consultants des Centres de lutte contre l’alcoolisme étaient sans activité professionnelle régulière (6). Les handicaps physiques, les
chocs affectifs, sont chez les adultes une cause de déviance bien connue vers l’alcoolisme.
Mais il s’agit là d’un problème social quoiqu’une éducation appropriée dans l’enfance aurait pu sans doute prévenir cette évolution.

Quant au voisinage du vin, il n’apparaît en rien constituer un risque ; au contraire, il y a moins d’alcooliques chez les viticulteurs que dans les
autres catégories professionnelles puisqu’en France, c’est la Bretagne, le Nord-Pas-de-Calais
et la Normandie qui culminent pour le nombre
d’alcooliques recensés, où aucun cep de vigne n’a jamais été sérieusement cultivé ! Par ailleurs, l’analyse des sources d’alcool consommé par les 13- 20 ans dans un contexte festif, en famille ou entre amis, et principalement pendant le
week-end, montre que pour 30 verres consommés par mois chez les garçons et 9
verres chez les fi lles, le vin ne représente que le 1/10ème pour les garçons (chez lesquels la
consommation de bière prédomine nettement) et le 1/5ème pour les fi lles (chez lesquelles
prédomine la consommation de spiritueux) (7). Cette statistique montre très significativement
que le vin ne peut pas être assimilé aux autres boissons alcooliques dans une perspective de lutte contre l’abus d’alcool.

 

 

 

   

 

 

 

L'abus d'alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération