Dans le
même esprit, il est utile de mentionner une
étude américaine récente sur
de jeunes
adultes qui montre qu’aux USA, les consommateurs
modérés de vin ont un niveau
d’éducation plus élevé,
un meilleur régime alimentaire, une activité
physique optimale
et des indices de santé supérieurs aux
buveurs excessifs et aux abstinents. C’est parmi
les buveurs de vin que l’on observe le moins
d’excès, comparativement aux buveurs
de bière et de liqueurs fortes (8). N’y
aurait-il pas là l’indication d’un
privilège culturel associé à
la consommation modérée de vin qui pourrait
servir judicieusement de base pour une éducation
des jeunes à un usage rationnel ?
Une éducation à une consommation modérée
de vin, comme rempart contre l’alcoolisme, pourquoi
pas et comment ?
Le vin est en effet étroitement associé
à l’histoire du monde et de la France
en particulier ; c’est pour notre pays, plus
que pour tout autre, une substance identitaire. Cette
connivence de la France et du vin a puisé ses
racines dans la tradition judéo-chrétienne
(le vin est
constamment mentionné dans la Bible et l’on
célèbre l’Eucharistie dans le
rite chrétien sous
la double espèce du pain et du vin) ; de ce
fait, les moines ont été pour une grande
part à
l’origine du développement du vignoble.
En France, la culture de la vigne s’est affi
née sur
deux mille ans de travail et de savoir-faire, en ciselant
quelques noms de terroirs devenus
célèbres dans le monde entier et en
participant largement à la prospérité
du pays, de sorte
que le succès des vins français rapportait
encore ces dernières années un solde
net de 6 milliards d’euros. La viticulture demeure
la première
richesse agricole de l’hexagone, avec 400000
emplois. Sans parler que l’usage modéré
du vin implique des réjouissances et une certaine
forme de bonheur, partie intégrante d’un
équilibre de vie “à la française”
que beaucoup de
pays nous envient. Preuve de la persistance de cet
engouement culturel pour le vin en France :
le développement récent de vignes à
vendanger,
de raisins à vinifi er, dans les régions
non-viticoles, ceci pour des motivations ssentiellement
folkloriques. En région parisienne la vigne
de Montmartre a largement débordé puisque,
aujourd’hui, le plus souvent sous l’égide
des
municipalités, 150 vignobles ont vu le jour
depuis 40 ans, représentant une surface de
plus de 11 hectares. Les clubs œnophiles y prolifèrent.
N’y
aurait-il pas là prestigieuse matière
à inclure dans l’enseignement de l’histoire
des civilisations. Qui plus est, nous avons avec le
vin un judicieux sujet d’appel pour l’enseignement
des sciences de la vie. La fermentation alcoolique
dont les produits terminaux ont été
définis par Pasteur, ne constitue- t-elle pas
déjà le modèle
fermentaire le plus accessible à nos jeunes
têtes pensantes ? Aussi, l’ambivalence
de la molécule d’alcool dans une perspective
de santé pourrait
être à la fois un exemple de choix, quant
à l’in-
fluence de la nutrition sur le développement
des maladies et quant au risque de dépendance
à la drogue. C’est à l’Éducation
Nationale de choisir judicieusement ses modèles
d’enseignement.
Personnellement, je n’ai connu le vin à
l’école que par les travaux personnels
de peintures reproduisant les belles couleurs des
feuilles de vignes à l’automne ou par
des études de textes
évoquant la convivialité des vendanges,
à une époque où l’alcoolisme
galopait allégrement.
L’école devrait s’investir aux
côtés des parents pour développer
le goût du vin, tout en en balisant l’utilisation.
C’est qu’en effet le rôle de
la famille est essentiel pour une éducation
raisonnée à la consommation d’un
produit
dont il faut rechercher les avantages de santé
qu’il est en mesure d’apporter ; ceci
vis-àvis
d’affections qui représentent la principale
pathologie de nos pays développés et
tout en protégeant les bénéficiaires
des dérives vers une
consommation excessive.
La prohibition systématique s’avère
un échec, comme le montre actuellement l’exemple
de la Suède ; le laisser-faire est encore plus
préjudiciable, comme le montre l’exemple
de la Russie. C’est sur un terrain déjà
balisé par l’éducation à
l’école que les parents doivent intervenir,
puisque les recommandations et la pression parentale
sont les déterminants
essentiels, pour une prise de conscience du jeune
vis-à-vis de problèmes de l’alcool,
comme le montrent les statistiques étrangères
précitées
(4 ; 5). Les parents doivent s’y investir d’autant
plus que ces études établissent que
c’est habituellement dans l’enceinte familiale
que
se produit le premier contact avec l’alcool
et généralement sous la houlette des
parents.
Contact qu’il ne faut pas rejeter mais d’emblée
en rappeler les limitations.
Nous ne disposons pas de la moindre étude
rétrospective ou prospective des conditions
dans lesquelles le jeune entre en contact avec l’alcool
et des conséquences qui peuvent en
résulter quant au développement de son
comportement ultérieur vis-à-vis du
vin.
|
|
Dans ce domaine, le signataire de ces lignes ne peut
que rappeler son expérience personnelle et
l’observation suivie d’une vingtaine de
ses
congénères de l’époque.
Tous fils et filles de petits viticulteurs, nous avions
dès l’âge
de 6-7 ans la charge du “tirer à boire”,
c’est-à-dire remplir pour les trois repas
le pichet
familial à la barrique. L’hiver c’était
la “piquette”, c’est-àdire
le produit de l’adjonction d’eau au raisin
rouge préalablement pressé et vidé
de son
vin; l’été c’était
un vin blanc d’hybrides d’environ 8-9°
collecté pur mais dilué de moitié
avec de l’eau, sur la table au moment de son
utilisation. La répulsion vis-à-vis
de l’excès d’alcool nous était
assurée spontanément par l’évocation
fréquente ou la vision en prise directe des
“poivrots” du coin, fort heureusement
aujourd’hui quasi disparus. Dès cet âge,
nous avons pris contact avec le vin qui nous était
alors pourtant présenté innocemment
comme une
boisson, mais avec une forte prise de conscience visuelle
des dangers de l’alcoolisme.
Tous et toutes aimons le vin, en consommons
régulièrement, et aucun d’entre
nous n’est allé à l’intoxication
aiguë et a fortiori chronique.
N’y aurait-il donc pas intérêt
à commencer l’initiation du jeune avec
un vin très dilué,
tout en l’”abreuvant” d’images
sur les méfaits de l’alcool, et en ne
manquant jamais une vision directe et un commentaire
approprié si cette
triste occasion se présentait. Les enfants
paraissent très sensibles à la déchéance
humaine
et cette facette de leur personnalité pourrait
sans doute être mieux exploitée, pour
les éloigner de l’excès d’alcool.
Ne sous-estimons pas pour
autant l’exemple que peut constituer le modèle
parental, consommant et appréciant le vin aux
repas dans les normes de son utilisation.
Dans ce contexte de promotion raisonnée de
la consommation de vin et de prévention de
l’alcoolisme, que peut-on attendre de la loi
Evin et de son récent aménagement ?
La loi Evin n’est pas à rejeter et nous
l’avons défendue dans
un numéro précédent de cette
même revue.
Toutefois, deux remarques paraissaient à mes
yeux pouvoir lui être adressée. La première
concerne un manque de discrimination entre les
différents breuvages alcoolisés, mais
à la date de sa promulgation en 1991, nous
n’avions pas encore la certitude, scientifiquement
établie, de
l’intérêt particulier du vin pour
la santé. La seconde remarque concerne le déséquilibre
publicitaire qu’elle instaurait entre la France
et les autres pays producteurs de vin, aujourd’hui
corrigé par l’amendement de fin 2004.
Mais dans la campagne qui a précédé
cet amendement
à la loi Evin, n’a-t-on pas accordé
un potentiel de persuasion excessif aux méthodes
publicitaires, qui dérivent vers l’agressivité
quand ce n’est pas vers le mensonge ou les deux,
et qui finissent par agacer plus qu’elles ne
recrutent.
Tant que les méthodes du conditionnement
publicitaire n’auront pas été
réformées et
contrôlées, et espérons le à
l’échelle mondiale, s’installera
le risque de voir les efforts éducatifs préconisés
dans le milieu scolaire et familial mis
à mal par le brouhaha publicitaire.
Tolérera-t-on désormais,
avec le nouvel amendement, la mention publicitaire
la plus
utile parce que la plus vrai qui vaille : “Le
vin à raison de trois verres chez l’homme,
de deux verres chez la femme, et par jour, est bénéfique
pour la santé ; au-delà de 5 verres
chez
l’homme, de 3 verres chez la femme, il devient
dangereux pour la santé“ ? La responsabilité
individuelle et collective devrait pouvoir
trouver un équilibre dans cette formulation.
Bibliographie
(1) Stampfer MJ, Kang JH, Chen J, Cherry R
and Grodstein F. Effects of moderate alcohol
consumption on cognitive functions in
women, N Engl J Med, 2005, 352, 245-253.
(2) Spear NE and Molina JC. Fetal or infantile
exposure to ethanol promotes alcohol
ingestion in adolescence and adulthood :
a theoretical review, Alcohol Clin Exp Res.,
2005,6,909-929.
(3) Pitkanen T, Lyyra AL and Pulkkinen L. Age
of onset of drinking and the use of alcohol in
adulthood ; a follow-up study from age 8-42
for females and males, Addiction, 2005, 100,
652-661.
(4) Botvin GJ and KantorLlW. Preventing
alcohol and tobacco use through life skill
training,. Alcohol Res Health, 2000, 24, 250-
257.
(5) Nash SG, McQueen A and Bray JH.
Pathways to adolescent alcohol use : family
environment, peer influence, and parental
expectations, J Adolesc Health, 2005,37,
19-28.
(6) Palle C et Martin D. Observatoire français
des drogues et toxicomanie, rapport 2004.
(7) Institut de recherches scientifiques sur
les boissons, rapport 2001 ;
(8) Pascha lM and Lipton RI. Wine preference
and related health determinants in a
U.S. national sample of young adults, Drug
Alcohol Depend 2005,78, 339-344.
|