Professeur
Jacques PILLOT
Chef d’Unité de Recherches et Professeur honoraire
à l’Institut Pasteur
Professeur honoraire à la Faculté de médecine de Paris -Sud
Viticulteur, Vice-résident de la Cave coopérative
du Haut-Poitou
 

un impératif de santé, une incitation à l’alcoolisme ?

Un défi d’actualité

Dans le même esprit, il est utile de mentionner une étude américaine récente sur de jeunes
adultes qui montre qu’aux USA, les consommateurs modérés de vin ont un niveau
d’éducation plus élevé, un meilleur régime alimentaire, une activité physique optimale
et des indices de santé supérieurs aux buveurs excessifs et aux abstinents. C’est parmi les buveurs de vin que l’on observe le moins d’excès, comparativement aux buveurs
de bière et de liqueurs fortes (8). N’y aurait-il pas là l’indication d’un privilège culturel associé à la consommation modérée de vin qui pourrait
servir judicieusement de base pour une éducation des jeunes à un usage rationnel ?
Une éducation à une consommation modérée de vin, comme rempart contre l’alcoolisme, pourquoi pas et comment ?
Le vin est en effet étroitement associé à l’histoire du monde et de la France en particulier ; c’est pour notre pays, plus que pour tout autre, une substance identitaire. Cette connivence de la France et du vin a puisé ses racines dans la tradition judéo-chrétienne (le vin est
constamment mentionné dans la Bible et l’on célèbre l’Eucharistie dans le rite chrétien sous
la double espèce du pain et du vin) ; de ce fait, les moines ont été pour une grande part à
l’origine du développement du vignoble. En France, la culture de la vigne s’est affi née sur
deux mille ans de travail et de savoir-faire, en ciselant quelques noms de terroirs devenus
célèbres dans le monde entier et en participant largement à la prospérité du pays, de sorte
que le succès des vins français rapportait encore ces dernières années un solde net de 6 milliards d’euros. La viticulture demeure la première
richesse agricole de l’hexagone, avec 400000 emplois. Sans parler que l’usage modéré du vin implique des réjouissances et une certaine
forme de bonheur, partie intégrante d’un équilibre de vie “à la française” que beaucoup de
pays nous envient. Preuve de la persistance de cet engouement culturel pour le vin en France :
le développement récent de vignes à vendanger,
de raisins à vinifi er, dans les régions non-viticoles, ceci pour des motivations ssentiellement
folkloriques. En région parisienne la vigne
de Montmartre a largement débordé puisque, aujourd’hui, le plus souvent sous l’égide des
municipalités, 150 vignobles ont vu le jour depuis 40 ans, représentant une surface de plus de 11 hectares. Les clubs œnophiles y prolifèrent. N’y
aurait-il pas là prestigieuse matière à inclure dans l’enseignement de l’histoire des civilisations. Qui plus est, nous avons avec le vin un judicieux sujet d’appel pour l’enseignement
des sciences de la vie. La fermentation alcoolique dont les produits terminaux ont été définis par Pasteur, ne constitue- t-elle pas déjà le modèle
fermentaire le plus accessible à nos jeunes têtes pensantes ? Aussi, l’ambivalence de la molécule d’alcool dans une perspective de santé pourrait
être à la fois un exemple de choix, quant à l’in-
fluence de la nutrition sur le développement
des maladies et quant au risque de dépendance
à la drogue. C’est à l’Éducation Nationale de choisir judicieusement ses modèles
d’enseignement.

Personnellement, je n’ai connu le vin à l’école que par les travaux personnels de peintures reproduisant les belles couleurs des feuilles de vignes à l’automne ou par des études de textes
évoquant la convivialité des vendanges, à une époque où l’alcoolisme galopait allégrement.
L’école devrait s’investir aux côtés des parents pour développer le goût du vin, tout en en balisant l’utilisation. C’est qu’en effet le rôle de
la famille est essentiel pour une éducation raisonnée à la consommation d’un produit
dont il faut rechercher les avantages de santé qu’il est en mesure d’apporter ; ceci vis-àvis
d’affections qui représentent la principale pathologie de nos pays développés et tout en protégeant les bénéficiaires des dérives vers une
consommation excessive.
La prohibition systématique s’avère un échec, comme le montre actuellement l’exemple
de la Suède ; le laisser-faire est encore plus préjudiciable, comme le montre l’exemple
de la Russie. C’est sur un terrain déjà balisé par l’éducation à l’école que les parents doivent intervenir, puisque les recommandations et la pression parentale sont les déterminants
essentiels, pour une prise de conscience du jeune
vis-à-vis de problèmes de l’alcool, comme le montrent les statistiques étrangères précitées
(4 ; 5). Les parents doivent s’y investir d’autant
plus que ces études établissent que c’est habituellement dans l’enceinte familiale que
se produit le premier contact avec l’alcool et généralement sous la houlette des parents.
Contact qu’il ne faut pas rejeter mais d’emblée en rappeler les limitations.

Nous ne disposons pas de la moindre étude rétrospective ou prospective des conditions
dans lesquelles le jeune entre en contact avec l’alcool et des conséquences qui peuvent en
résulter quant au développement de son comportement ultérieur vis-à-vis du vin.

 

Dans ce domaine, le signataire de ces lignes ne peut que rappeler son expérience personnelle et l’observation suivie d’une vingtaine de ses
congénères de l’époque. Tous fils et filles de petits viticulteurs, nous avions dès l’âge
de 6-7 ans la charge du “tirer à boire”, c’est-à-dire remplir pour les trois repas le pichet
familial à la barrique. L’hiver c’était la “piquette”, c’est-àdire le produit de l’adjonction d’eau au raisin rouge préalablement pressé et vidé de son
vin; l’été c’était un vin blanc d’hybrides d’environ 8-9° collecté pur mais dilué de moitié avec de l’eau, sur la table au moment de son utilisation. La répulsion vis-à-vis de l’excès d’alcool nous était assurée spontanément par l’évocation
fréquente ou la vision en prise directe des “poivrots” du coin, fort heureusement
aujourd’hui quasi disparus. Dès cet âge, nous avons pris contact avec le vin qui nous était alors pourtant présenté innocemment comme une
boisson, mais avec une forte prise de conscience visuelle des dangers de l’alcoolisme.

Tous et toutes aimons le vin, en consommons régulièrement, et aucun d’entre nous n’est allé à l’intoxication aiguë et a fortiori chronique.
N’y aurait-il donc pas intérêt à commencer l’initiation du jeune avec un vin très dilué,
tout en l’”abreuvant” d’images sur les méfaits de l’alcool, et en ne manquant jamais une vision directe et un commentaire approprié si cette
triste occasion se présentait. Les enfants paraissent très sensibles à la déchéance humaine
et cette facette de leur personnalité pourrait sans doute être mieux exploitée, pour les éloigner de l’excès d’alcool. Ne sous-estimons pas pour
autant l’exemple que peut constituer le modèle parental, consommant et appréciant le vin aux repas dans les normes de son utilisation.
Dans ce contexte de promotion raisonnée de la consommation de vin et de prévention de l’alcoolisme, que peut-on attendre de la loi Evin et de son récent aménagement ? La loi Evin n’est pas à rejeter et nous l’avons défendue dans
un numéro précédent de cette même revue.
Toutefois, deux remarques paraissaient à mes yeux pouvoir lui être adressée. La première
concerne un manque de discrimination entre les
différents breuvages alcoolisés, mais à la date de sa promulgation en 1991, nous n’avions pas encore la certitude, scientifiquement établie, de
l’intérêt particulier du vin pour la santé. La seconde remarque concerne le déséquilibre publicitaire qu’elle instaurait entre la France et les autres pays producteurs de vin, aujourd’hui
corrigé par l’amendement de fin 2004. Mais dans la campagne qui a précédé cet amendement
à la loi Evin, n’a-t-on pas accordé un potentiel de persuasion excessif aux méthodes publicitaires, qui dérivent vers l’agressivité quand ce n’est pas vers le mensonge ou les deux, et qui finissent par agacer plus qu’elles ne recrutent.

Tant que les méthodes du conditionnement publicitaire n’auront pas été réformées et
contrôlées, et espérons le à l’échelle mondiale, s’installera le risque de voir les efforts éducatifs préconisés dans le milieu scolaire et familial mis
à mal par le brouhaha publicitaire.

Tolérera-t-on désormais, avec le nouvel amendement, la mention publicitaire la plus
utile parce que la plus vrai qui vaille : “Le vin à raison de trois verres chez l’homme, de deux verres chez la femme, et par jour, est bénéfique pour la santé ; au-delà de 5 verres chez
l’homme, de 3 verres chez la femme, il devient dangereux pour la santé“ ? La responsabilité individuelle et collective devrait pouvoir
trouver un équilibre dans cette formulation.

Bibliographie
(1) Stampfer MJ, Kang JH, Chen J, Cherry R
and Grodstein F. Effects of moderate alcohol
consumption on cognitive functions in
women, N Engl J Med, 2005, 352, 245-253.
(2) Spear NE and Molina JC. Fetal or infantile
exposure to ethanol promotes alcohol
ingestion in adolescence and adulthood :
a theoretical review, Alcohol Clin Exp Res.,
2005,6,909-929.
(3) Pitkanen T, Lyyra AL and Pulkkinen L. Age
of onset of drinking and the use of alcohol in
adulthood ; a follow-up study from age 8-42
for females and males, Addiction, 2005, 100,
652-661.
(4) Botvin GJ and KantorLlW. Preventing
alcohol and tobacco use through life skill
training,. Alcohol Res Health, 2000, 24, 250-
257.
(5) Nash SG, McQueen A and Bray JH.
Pathways to adolescent alcohol use : family
environment, peer influence, and parental
expectations, J Adolesc Health, 2005,37,
19-28.
(6) Palle C et Martin D. Observatoire français
des drogues et toxicomanie, rapport 2004.
(7) Institut de recherches scientifiques sur
les boissons, rapport 2001 ;
(8) Pascha lM and Lipton RI. Wine preference
and related health determinants in a
U.S. national sample of young adults, Drug
Alcohol Depend 2005,78, 339-344.

 

 

 

L'abus d'alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération

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