Dr Céline SIMONNET-
TOUSSAINT
Consultante-docteur en psychologie
Cabinet Tolve-consultant
43 le moulin 33670 Sadirac
courriel : celine.toussaint@free.fr
 

Le vin : support de transmissions?
Le célèbre vers du Faust de Goethe : “ce que tu as hérité de tes Pères, afin de le posséder, gagne-le” souligne d’emblée le rôle dynamique qu’il advient au sujet de tenir dans ce jeu des transmissions entre générations.
C’est dans le cadre d’une thèse en psychologie(1) où nous avons mené une réflexion sur les représentations du vin que l’importance de la notion de transmission pour les jeunes nous ait apparue.
Des jeunes adultes (20-25 ans) qui ne consomment pas ou peu de vin, des jeunes que l’on dit désintéressés, des jeunes qui pourtant ont une image largement valorisée(2) du vin. Une image fortement liée aux plaisirs de la table, à la convivialité et à l’idée de transmission. Le vin ne serait-il donc pas un représentant d’une identité à transmettre ? Bien plus que des transmissions d’ordre culturel, nous pensons que le vin raconte en partie l’histoire et la place du sujet dans sa famille. Autrement dit, le vin serait au cœur des transmissions trans-générationnelles.
Après avoir rencontré en entretiens 120 jeunes (de régions viticoles, non viticoles et brassicoles) sur le thème vin et transmissions, nous avons effectué une analyse de contenu détaillée du corpus obtenu.
Les personnes associées au vin : le père, figure emblématique.
“C’est la tâche du maître de maison que d’aller remplir au tonneau les bouteilles du repas familial” (Garrier, Histoire sociale et culturelle du vin, 2002, p 311).
Traditionnellement donc, ce sont bien les pères qui étaient chargés de s’occuper du vin et qui le consommaient. Aujourd’hui encore, ce sont les hommes dans 89,1 % des cas qui sont cités comme étant les vecteurs principaux des transmissions au sujet du vin pour les jeunes. Le père est nommé dans 60 % des cas et encore un peu plus pour les jeunes de la région viticole.
“Mon père forcément, oui, mon père et toute cette image globale de la famille : mes oncles, mes grands-parents. Les hommes en tout cas !” (Homme, 25 ans, Lille).
Dans notre société, la filiation reste très majoritairement de tradition patriarcale; comme l’enfant porte le nom de son père, le vin porte le nom de l’homme de la famille. Le vin est donc l’apanage des pères et en ce sens, il fait filiation :“Ce que j’ai appris (du vin), je le tiens de mon père qui le tient de mon grand-père” (Homme, 21 ans, Bordeaux).

Les lieux associés au vin : à table !
Le repas et plus particulièrement le repas en famille est le terrain privilégié de la transmission au sujet du vin. À la question “dans quelle situation vous a-t-on transmis quelque chose au travers du vin ?”, 86 % des jeunes interrogés s’expriment en terme de repas :
“Sans repas c’est d’autres alcools” (Femme, 24 ans, Bordeaux).
“Y a pas de bons repas de famille sans vin, pas de repas au restaurant avec des amis sans vin. Je pense que c’est un instrument pour bien manger, un bon repas ne se fait pas sans vin” (Homme, 20 ans, Bordeaux).
Le repas, comme l’a décrit Freud (1912-1913), par son côté ritualisé, inaugure le sentiment grégaire, les membres de la famille en partageant les mêmes mets et vins renforcent les liens. Tout comme le petit enfant qui prend plaisir à entendre toujours le même conte, le sujet peut prendre plaisir à revivre le traditionnel repas familial : toujours le même vin, toujours la même personne qui se lève pour le servir et toujours… les mêmes histoires. Pas de surprise certes, mais une rassurante possibilité à anticiper le déroulement du repas et à en prévoir la fin. Ici la répétition s’inscrit dans le principe de plaisir car il s’agit de se dire qu’on est bien ensemble et qu’on sait d’où l’on vient.
“C’est le sentiment de reproduire le même repas que nos parents et des générations précédentes, ça traduit un mode habituel de consommation qui est lié au repas de famille” (Femme, 22 ans, Lille).
Le repas, lieu de regroupement familial, rassemblement nourricier, assure ainsi la cohésion du groupe notamment par l’échange verbal qui accompagne la consommation du vin :
“C’est toutes les histoires de famille, les aventures, les voyages, etc., avec beaucoup de plaisir, d’emphase. Je vois mes grands-parents et les parents qui racontaient des histoires quand j’étais petit, c’était souvent après un repas ou autour d’un repas avec souvent beaucoup de vin” (Homme, 20 ans, Limoges).
Ainsi le repas illustre la double nécessité énoncée par Freud (1914). À la fois s’adapter aux exigences familiales qui personnifient le sujet, il s’agit alors de respecter les traditions, le repas dominical chez les grands-parents étant un exemple souvent cité. Mais l’enjeu pour le sujet est aussi d’être à lui-même sa propre fin, autrement dit, les contraintes liées au repas peuvent tout simplement être rejetées, remaniées dans un but d’affirmation personnelle, le choix (ou le non-choix) d’un vin pouvant alors faire sens.

 

Que transmet-on aux jeunes ?
Une certaine idée du plaisir

À la question “En quoi pensez-vous qu’au travers du vin c’est le plus souvent une expérience liée au plaisir ou au déplaisir qui est transmise ?”, 85 % des réponses évoquées font référence au plaisir. Le déplaisir étant lui quasi systématiquement associé aux affres de la dépendance alcoolique.
Le vin objet de plaisir pour les jeunes ? Il s’agit de parler de plaisirs au pluriel puisque se distinguent très largement deux types de plaisirs dans le discours : le plaisir gustatif, boire et apprécier un goût mais aussi, le plaisir du partage où il s’agit là d’un échange verbal et/ou affectif avec un autre que soi.
“Je dirais plusieurs (plaisirs). Le plaisir de l’alimentation, le plaisir de boire quelque chose que l’on apprécie et aussi, le plaisir de se retrouver autour d’une bouteille de vin, une bouteille qui nous est chère (…) soit parce que c’est nous qui avons fait les vendanges, soit parce que ce vin a une histoire donc, on va prendre du plaisir” (Homme, 21 ans, Bordeaux).
“C’est pas que le plaisir du goût, c’est le fait de se retrouver avec des personnes qu’on connaît, qu’on aime bien et avec qui on veut partager quelque chose” (Homme, 21 ans, Limoges).
Notez que d’une manière générale, quand les jeunes parlent de plaisir, ils parlent de vin; quand ils parlent de déplaisir, ils parlent d’alcool, la désignation du vin cédant alors la place à un seul de ses composants. Autrement dit, le mot “vin” semble investi le plus souvent d’une image valorisée et quand il s’agit de nommer les désastres causés par l’alcoolisme, les jeunes choisissent un autre moyen de parler du vin, les “vinasse”, “pinard”, “piquette” et autres synonymes à connotation péjorative prennent alors le relais, ainsi le choix du mot, du représentant se fait en fonction de la valeur affective qui s’y rattache.

Le vin : l’inestimable objet
de la transmission

Le vin apparaît donc comme l’inestimable objet de la transmission en permettant au sujet de s’inscrire dans l’ordre des générations.
Parler du vin, penser au vin chez les jeunes c’est indéniablement faire référence au berceau familial, le vin symbolisant alors le lien.
Le vin, même s’il est faiblement consommé par les jeunes, n’en reste pas moins une boisson à part dans l’imaginaire, et même s’ils n’en boivent pas ils annoncent que cette tradition de consommation ne doit pas se perdre. Cet apparent paradoxe est vite dépassé si l’on admet, au vu des analyses de contenu des entretiens, que parler du vin c’est parler de sa vie privée, de son enfance, de ses parents, bref, de ce qui permet la construction du sujet, de ce qui l’inscrit dans le monde : sa famille.
Penser au vin chez les jeunes, c’est faire référence à la famille source de transmissions. Une famille qui dit d’où elle vient et les valeurs que ses membres partagent et, ce qui est alors transmis aux enfants c’est aussi un autre sentiment identitaire.
Mais la famille transmet finalement quelque chose de bien plus personnel, de bien plus singulier, c’est le rapport au plaisir. Le vin se fait alors le représentant de la pulsion de vie et ce que les jeunes veulent retenir du vin c’est sa capacité à faire prendre du plaisir. Un plaisir à la fois solitaire et partagé. Solitaire car l’expérience du goût est une expérience éminemment subjective mais partagée car on goûte ce que l’autre nous propose et l’on goûte en même temps que l’autre. Au-delà du plaisir gustatif, ce qui ressort de ces entretiens, c’est ce sentiment que le vin permet une certaine osmose entre les personnes, dans la mesure où il est consommé avec modération. En ce sens, l’alcoolisme dénué de plaisir pour les jeunes serait plutôt du côté de la pulsion de mort car au lieu d’inscrire le sujet dans une dynamique relationnelle, il le coupe de son entourage, il l’enferme dans la dépendance.
En conclusion, tous ces éléments confèrent au vin un statut de boisson à part car ce qui est partagé, ce qui est consommé, ce qui est fantasmé avec le vin pour la majorité des jeunes rencontrés c’est une partie de leur histoire.

Références
(1) Simonnet-Toussaint (2004), « Etude des représentations véhiculées par le vin chez de jeunes adultes. Pensées publiques, privée et intime à propos du vin », doctorat de psychologie de l’Université de Bordeaux II. Thèse soutenue par le comité scientifique de GEMCOVIN et financée majoritairement par la société Laffort-Œnologie.
(2) Simonnet-Toussaint. C, Lecigne. À, Keller. P-H (2004). « Les représentations sociales du vin chez de jeunes adultes », Journal international des sciences de la vigne et du vin, 38, n°2, 97-108.

 

 

 

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