Le
vin : support de transmissions?
Le célèbre vers du Faust de Goethe :
“ce que tu as hérité de tes Pères,
afin de le posséder, gagne-le” souligne
d’emblée le rôle dynamique qu’il
advient au sujet de tenir dans ce jeu des transmissions
entre générations.
C’est dans le cadre d’une thèse
en psychologie(1) où nous avons mené
une réflexion sur les représentations
du vin que l’importance de la notion de transmission
pour les jeunes nous ait apparue.
Des jeunes adultes (20-25 ans) qui ne consomment
pas ou peu de vin, des jeunes que l’on dit désintéressés,
des jeunes qui pourtant ont une image largement valorisée(2)
du vin. Une image fortement liée aux plaisirs
de la table, à la convivialité et à
l’idée de transmission. Le vin ne serait-il
donc pas un représentant d’une identité
à transmettre ? Bien plus que des transmissions
d’ordre culturel, nous pensons que le vin raconte
en partie l’histoire et la place du sujet dans
sa famille. Autrement dit, le vin serait au cœur
des transmissions trans-générationnelles.
Après avoir rencontré en entretiens
120 jeunes (de régions viticoles, non viticoles
et brassicoles) sur le thème vin et transmissions,
nous avons effectué une analyse de contenu
détaillée du corpus obtenu.
Les personnes associées au vin : le père,
figure emblématique.
“C’est la tâche du maître
de maison que d’aller remplir au tonneau les
bouteilles du repas familial” (Garrier, Histoire
sociale et culturelle du vin, 2002, p 311).
Traditionnellement donc, ce sont bien les pères
qui étaient chargés de s’occuper
du vin et qui le consommaient. Aujourd’hui encore,
ce sont les hommes dans 89,1 % des cas qui sont
cités comme étant les vecteurs principaux
des transmissions au sujet du vin pour les jeunes.
Le père est nommé dans 60 % des
cas et encore un peu plus pour les jeunes de la région
viticole.
“Mon père forcément, oui, mon
père et toute cette image globale de la famille
: mes oncles, mes grands-parents. Les hommes en tout
cas !” (Homme, 25 ans, Lille).
Dans notre société, la filiation reste
très majoritairement de tradition patriarcale;
comme l’enfant porte le nom de son père,
le vin porte le nom de l’homme de la famille.
Le vin est donc l’apanage des pères et
en ce sens, il fait filiation :“Ce que
j’ai appris (du vin), je le tiens de mon père
qui le tient de mon grand-père” (Homme,
21 ans, Bordeaux).
Les lieux associés
au vin : à table !
Le repas et plus particulièrement le repas
en famille est le terrain privilégié
de la transmission au sujet du vin. À la question
“dans quelle situation vous a-t-on transmis
quelque chose au travers du vin ?”, 86 %
des jeunes interrogés s’expriment en
terme de repas :
“Sans repas c’est d’autres alcools”
(Femme, 24 ans, Bordeaux).
“Y a pas de bons repas de famille sans vin,
pas de repas au restaurant avec des amis sans vin.
Je pense que c’est un instrument pour bien manger,
un bon repas ne se fait pas sans vin” (Homme,
20 ans, Bordeaux).
Le repas, comme l’a décrit Freud (1912-1913),
par son côté ritualisé, inaugure
le sentiment grégaire, les membres de la famille
en partageant les mêmes mets et vins renforcent
les liens. Tout comme le petit enfant qui prend plaisir
à entendre toujours le même conte, le
sujet peut prendre plaisir à revivre le traditionnel
repas familial : toujours le même vin, toujours
la même personne qui se lève pour le
servir et toujours… les mêmes histoires.
Pas de surprise certes, mais une rassurante possibilité
à anticiper le déroulement du repas
et à en prévoir la fin. Ici la répétition
s’inscrit dans le principe de plaisir car il
s’agit de se dire qu’on est bien ensemble
et qu’on sait d’où l’on vient.
“C’est le sentiment de reproduire le même
repas que nos parents et des générations
précédentes, ça traduit un mode
habituel de consommation qui est lié au repas
de famille” (Femme, 22 ans, Lille).
Le repas, lieu de regroupement familial, rassemblement
nourricier, assure ainsi la cohésion du groupe
notamment par l’échange verbal qui accompagne
la consommation du vin :
“C’est toutes les histoires de famille,
les aventures, les voyages, etc., avec beaucoup de
plaisir, d’emphase. Je vois mes grands-parents
et les parents qui racontaient des histoires quand
j’étais petit, c’était souvent
après un repas ou autour d’un repas avec
souvent beaucoup de vin” (Homme, 20 ans, Limoges).
Ainsi le repas illustre la double nécessité
énoncée par Freud (1914). À la
fois s’adapter aux exigences familiales qui
personnifient le sujet, il s’agit alors de respecter
les traditions, le repas dominical chez les grands-parents
étant un exemple souvent cité. Mais
l’enjeu pour le sujet est aussi d’être
à lui-même sa propre fin, autrement dit,
les contraintes liées au repas peuvent tout
simplement être rejetées, remaniées
dans un but d’affirmation personnelle, le choix
(ou le non-choix) d’un vin pouvant alors faire
sens. |
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Que
transmet-on aux jeunes ?
Une certaine idée du plaisir
À la question “En quoi pensez-vous qu’au
travers du vin c’est le plus souvent une expérience
liée au plaisir ou au déplaisir qui
est transmise ?”, 85 % des réponses
évoquées font référence
au plaisir. Le déplaisir étant lui quasi
systématiquement associé aux affres
de la dépendance alcoolique.
Le vin objet de plaisir pour les jeunes ? Il s’agit
de parler de plaisirs au pluriel puisque se distinguent
très largement deux types de plaisirs dans
le discours : le plaisir gustatif, boire et apprécier
un goût mais aussi, le plaisir du partage où
il s’agit là d’un échange
verbal et/ou affectif avec un autre que soi.
“Je dirais plusieurs (plaisirs). Le plaisir
de l’alimentation, le plaisir de boire quelque
chose que l’on apprécie et aussi, le
plaisir de se retrouver autour d’une bouteille
de vin, une bouteille qui nous est chère (…)
soit parce que c’est nous qui avons fait les
vendanges, soit parce que ce vin a une histoire donc,
on va prendre du plaisir” (Homme, 21 ans, Bordeaux).
“C’est pas que le plaisir du goût,
c’est le fait de se retrouver avec des personnes
qu’on connaît, qu’on aime bien et
avec qui on veut partager quelque chose” (Homme,
21 ans, Limoges).
Notez que d’une manière générale,
quand les jeunes parlent de plaisir, ils parlent de
vin; quand ils parlent de déplaisir, ils parlent
d’alcool, la désignation du vin cédant
alors la place à un seul de ses composants.
Autrement dit, le mot “vin” semble investi
le plus souvent d’une image valorisée
et quand il s’agit de nommer les désastres
causés par l’alcoolisme, les jeunes choisissent
un autre moyen de parler du vin, les “vinasse”,
“pinard”, “piquette” et autres
synonymes à connotation péjorative prennent
alors le relais, ainsi le choix du mot, du représentant
se fait en fonction de la valeur affective qui s’y
rattache.
Le vin : l’inestimable
objet
de la transmission
Le vin apparaît donc comme l’inestimable
objet de la transmission en permettant au sujet de
s’inscrire dans l’ordre des générations.
Parler du vin, penser au vin chez les jeunes c’est
indéniablement faire référence
au berceau familial, le vin symbolisant alors le lien.
Le vin, même s’il est faiblement consommé
par les jeunes, n’en reste pas moins une boisson
à part dans l’imaginaire, et même
s’ils n’en boivent pas ils annoncent que
cette tradition de consommation ne doit pas se perdre.
Cet apparent paradoxe est vite dépassé
si l’on admet, au vu des analyses de contenu
des entretiens, que parler du vin c’est parler
de sa vie privée, de son enfance, de ses parents,
bref, de ce qui permet la construction du sujet, de
ce qui l’inscrit dans le monde : sa famille.
Penser au vin chez les jeunes, c’est faire référence
à la famille source de transmissions. Une famille
qui dit d’où elle vient et les valeurs
que ses membres partagent et, ce qui est alors transmis
aux enfants c’est aussi un autre sentiment identitaire.
Mais la famille transmet finalement quelque chose
de bien plus personnel, de bien plus singulier, c’est
le rapport au plaisir. Le vin se fait alors le représentant
de la pulsion de vie et ce que les jeunes veulent
retenir du vin c’est sa capacité à
faire prendre du plaisir. Un plaisir à la fois
solitaire et partagé. Solitaire car l’expérience
du goût est une expérience éminemment
subjective mais partagée car on goûte
ce que l’autre nous propose et l’on goûte
en même temps que l’autre. Au-delà
du plaisir gustatif, ce qui ressort de ces entretiens,
c’est ce sentiment que le vin permet une certaine
osmose entre les personnes, dans la mesure où
il est consommé avec modération. En
ce sens, l’alcoolisme dénué de
plaisir pour les jeunes serait plutôt du côté
de la pulsion de mort car au lieu d’inscrire
le sujet dans une dynamique relationnelle, il le coupe
de son entourage, il l’enferme dans la dépendance.
En conclusion, tous ces éléments confèrent
au vin un statut de boisson à part car ce qui
est partagé, ce qui est consommé, ce
qui est fantasmé avec le vin pour la majorité
des jeunes rencontrés c’est une partie
de leur histoire.
Références
(1) Simonnet-Toussaint (2004),
« Etude des représentations véhiculées
par le vin chez de jeunes adultes. Pensées
publiques, privée et intime à propos
du vin », doctorat de psychologie de l’Université
de Bordeaux II. Thèse soutenue par le comité
scientifique de GEMCOVIN et financée majoritairement
par la société Laffort-Œnologie.
(2) Simonnet-Toussaint. C, Lecigne. À, Keller.
P-H (2004). « Les représentations
sociales du vin chez de jeunes adultes »,
Journal international des sciences de la vigne et
du vin, 38, n°2, 97-108.
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