Les
relations entre les jeunes et le vin sont complexes
et la communication sur ce thème est un exercice
délicat. Il concerne une population aux contours
imparfaitement définis, s’étendant
de l’adolescence aux jeunes adultes, ces derniers
représentant ce qu’il est convenu d’appeler
la “génération X”. Il est
évident que cette communication ne saurait
être identique selon qu’elle émane
des représentants de la filière vini-viticole
ou de ceux de la communauté scientifique;
cependant, si le discours des uns et des autres a
comme premier objectif celui de dire la vérité,
il est probable qu’il sera constructif et pas
forcément “politiquement incorrect”.
Rappelons tout d’abord qu’un certain nombre
d’idées reçues et de données
épidémiologiques envisagent la consommation
globale d’alcool, sans que soit établie
une distinction entre le vin et les autres boissons
alcoolisées.
C’est ainsi que l’enquête ESCAPAD
2003 (Enquête sur la Santé et les Consommations
lors de l’appel de préparation à
la Défense) a porté sur la consommation
de l’alcool, du tabac, du cannabis et d’autres
drogues chez des jeunes âgés de 17-18
ans, sans qu’une distinction soit faite entre
les différentes boissons alcoolisées.
L’étude a porté sur 21151 jeunes,
répondant à un questionnaire lors de
la Journée d’Appel de Préparation
à la Défense (JAPD).
Les conclusions générales de cette enquête
indiquent, sur la période 2000-2003, une augmentation
de la consommation d’alcool, du cannabis et
des médicaments psychotropes et une nette baisse
de l’usage du tabac (imputable sans doute aux
hausses régulières des prix).
Si l’usage régulier de l’alcool
est en hausse, la proportion de jeunes déclarant
des ivresses régulières n’a pas
évolué. On retiendra surtout que la
consommation du cannabis est élevée
(50 %), plaçant la France en tête
des pays européens, et que l’usage des
médicaments psychotropes est également
en augmentation.
Les résultats de cette enquête sont à
rapprocher de ceux récemment publiés
de l’Étude Européenne ESPAD (European
School Survey Project on Alcohol and other Drugs)
portant sur les jeunes scolarisés (de 12 à
18 ans en France), conduite de façon identique
dans plus de 30 pays européens.
En ce qui concerne l’usage des boissons alcoolisées,
les consommations respectives de vin, de bière
et de spiritueux ont été envisagées.
Pour l’usage de toutes boissons confondues,
les jeunes étudiants français ayant
consommé 20 fois ou plus durant les 12 derniers
mois et 10 fois ou plus durant les 30 derniers
jours représentent respectivement 12 %
et 7 % de l’échantillon national;
les chiffres sont nettement inférieurs à
ceux observés par exemple au Danemark (42 %
et 43 %), en République Tchèque
(34 % et 18 %) ou au Royaume-Uni (34 %
et 17 %).
Si l’on envisage la consommation des différentes
boissons alcoolisées, on constate qu’au
cours des 30 derniers jours, beaucoup plus d’étudiants
ont consommé (3 fois ou plus) de la bière
que du vin?: en France 20 % contre 8 %;
ces chiffres classent les jeunes français respectivement
au 28ème et au 25ème rang, loin derrière
les pays nordiques et ceux de l’’Est de
l’Europe; on soulignera donc que, pour l’usage
du vin, si Malte, l’Italie et l’Autriche
sont en tête, la France se situe nettement derrière
de nombreux pays qui ne sont pas producteurs de vin;
en outre le pourcentage de jeunes qui ont consommé
plus de 15 cl de vin lors de leur dernière
occasion de boire n’est que de 8 % chez
les Français; ce pourcentage varie de 10 à
39 % dans 27 autres pays européens; cependant
cette consommation n’a atteint ou dépassé
37 cl que chez moins d’1/5ème des étudiants
au total.
Les chiffres concernant l’ivresse doivent également
être retenus. La France se situe parmi les pays
où le plus faible pourcentage d’ivresses
fréquentes (20 fois ou plus au total) est observé?:
3 %, pourcentage à comparer à celui
noté, par exemple, au Danemark. (36 %)
ou au Royaume-Uni (27 %).
Quant au comportement dit du “binge drinking”
(5 verres ou plus en une seule occasion), il concerne
principalement les pays du Nord et de l’Est
(Irlande et l’Angleterre sont particulièrement
touchés) mais très exceptionnellement
la France.
Les données issues de ces enquêtes sont
extrêmement précieuses pour établir
un état du comportement des jeunes aux âges
considérés; mais les données
concernant les sujets plus âgés, de l’adolescence
à la maturité confirmée
sont moins précises alors qu’il s’agit
d’une période critique de la vie, correspondant
habituellement à l’insertion sociale
et professionnelle.
L’analyse de l’enquête réalisée
par Julien Lafour (École des Hautes Études
en Sciences Sociales), que l’on trouvera dans
la lettre d’information de lireb de Mai 2005,
donne quelques indications intéressantes sur
l’attitude des jeunes adultes (18-30 ans) vis-à-vis
du vin et de la bière. |
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Celle-ci est considérée comme une boisson
“facile à consommer” et “désaltérante”,
alors que le vin “traditionnel”, “cher”,
et “élitiste” est perçu
toutefois comme plus “naturel” et “meilleur
pour la santé”; enfin les “gestes,
les rituels et les discours œnophiles”
sont plus évocateurs d’une attitude de
raffinement.
En définitive, même s’il existe
une certaine différence entre les résultats
d’ESPAD et d’ESCAPAD, on peut retenir
que les jeunes français ont un contact relativement
précoce et fréquent avec les boissons
alcoolisées, mais qu’ils se classent
en Europe parmi les plus faibles consommateurs de
vin notamment aussi bien en “régularité”
qu’en “quantité”; leur expérience
de l’ivresse est également une des plus
faibles. Est-ce à dire qu’une telle conclusion
doive conduire à l’euphorie et à
l’oubli du grave problème de Santé
Publique que représente l’alcoolisme,
troisième cause de mortalité en France ?
Certainement pas, en tenant compte cependant que la
consommation totale de vin est en baisse alors que
celle de la bière et des spiritueux augmente
régulièrement. Même si la “situation”
en terme de Santé Publique est en voie d’amélioration
(avec une consommation moyenne d’alcool par
habitant et par an qui est passée de 19 litres
en 1960 à 11 litres en 2002), les méfaits
de l’alcoolisme aigu et chronique en France
demeurent et sont responsables d’une lourde
pathologie; l’alcoolisme chronique concerne
essentiellement les adultes, l’alcoolisme aigu
intéresse également les jeunes, notamment
dans certaines de ses manifestations; c’est
ainsi que les effets de l’alcool au volant sont
souvent évoqués mais sans que des données
précises ne soient fournies pour les évaluer;
l’alcool serait “impliqué”
dans 30 % des cas des accidents mortels, mais
dans d’autres pays où la consommation
alcoolisée est supérieure à celle
de la France, le pourcentage n’est que de 1 %,
comme en Italie. Si l’on tient compte du taux
d’alcoolémie moyenne des conducteurs
dont le taux d’alcoolémie dépassait
le taux limite fixé à 0,50 g/l et ayant
eu un accident, on constate que ce taux est de l,
4g/l chez les jeunes de 18 à 25 ans, soit 3
fois le taux limite; on se trouve là dans
des cas de consommation véritablement excessive
(de boissons alcoolisées de nature non précisée),
dont les enquêtes précitées ont
heureusement montré la rareté. Comment
ne pas évoquer à propos de cette question
la vive mise au point, sous forme d’Éditorial,
que le Docteur M. Duclaux, Président du
Conseil National de l’ordre des Médecins,
a inséré dans le Bulletin de l’ordre
d’avril 20025, où il s’élève
contre le terme de “drogue douce”, “qui
est une véritable escroquerie intellectuelle
et morale”, concernant le Cannabis dont nous
avons vu le taux de consommation alarmant chez les
jeunes; dans une étude publiée en 2003
en portant sur 3751 dosages sanguins pratiqués
sur des conducteurs impliqués dans des accidents
mortels de la circulation, 27,2 % des conducteurs
de moins de 25 ans avaient consommé du Cannabis
dans les heures précédentes, 25 %
pour lesquels le Cannabis était le seul stupéfiant
présent dans le sang; la loi du 3 février
2003 a enfin admis que la conduite sous l’influence
de substances stupéfiantes soit considérée
comme un délit au même titre que l’alcool.
Aux “méfaits” de l’alcoolisme
est-il licite d’opposer “les bienfaits”
de la consommation du vin ? Sans doute, si l’on
se réfère à un certain nombre
d’études épidémiologiques
dont la méthodologie a permis d’écarter
la plupart des biais statistiques susceptibles d’en
affaiblir la signification, mais sans oublier dans
notre propos que les études ont porté
sur des populations adultes, que l’effet bénéfique
de la consommation de vin n’est manifeste que
pour une consommation modérée et régulière
(3 verres/jour chez l’homme, 2 chez la femme)
et tout spécialement dans le cadre de la pathologie
cardio-vasculaire, que le rôle de certains composants
du vin autres que l’alcool (notamment les polyphénols)
comme agent causal de l’effet bénéfique
s’il est démontré “in vitro”
ne l’est pas encore “in vivo”.
La réflexion sur les rapports entre les jeunes
et le vin, et la communication qui en résulte
peuvent trouver dans l’ensemble de ces données
une assise raisonnable. La filière vitivinicole,
qui ne peut négliger le secteur important des
jeunes consommateurs potentiels, doit partager avec
les scientifiques et les politiques la responsabilité
de définir une politique de santé publique
qui ne se résume pas à un interdit mais
qui implique au contraire des objectifs, d’information
et de prévention; les jeunes, dont l’intérêt
pour la connaissance du vin est démontré
dans de nombreuses enquêtes, ont droit à
des réponses concernant leurs désirs
dans les domaines du goût et de la présentation,
dans la mesure où ils reçoivent également
des informations claires et loyales sur ce que doit
être la consommation modérée du
vin, dans le cadre d’une alimentation équilibrée.
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