La
voie métabolique majeure de l’alcool
est représentée par sa voie oxydative
mettant en jeu plusieurs systèmes d’oxydation
conduisant à la production d’acétaldéhyde.
Cependant, une fraction non négligeable (5-15 %)
et variable suivant les situations métaboliques
et les organes est transformée par une voie
non oxydative en esters éthyliques d’acides
gras (EEAG). Il est de plus en plus prouvé
que ces métabolites participent activement
aux effets toxiques de l’éthanol observés
chez les individus alcooliques. Au cours de travaux
récents, nous avons pu montrer que les polyphénols,
dont le resvératrol, diminuent la production
de ces EEAG. Ces effets nouvellement décrits
pourraient contribuer à fournir des éléments
pour confirmer le fait qu’à consommation
alcoolique similaire, le vin rouge semble présenter
une moindre toxicité comparativement aux alcools
forts. Cet article est l’occasion d’exposer
plus largement nos travaux récents sur les
polyphénols présents dans les vins rouges,
de mieux faire connaître les EEAG, métabolites
très toxiques de l’éthanol. À
la lumière des interactions entre polyphénols
et EEAG, et sur la base de nos résultats, ces
considérations permettront d’en tirer
des conclusions pour la justification de comportements
plus sains vis-à-vis de la consommation modérée
de vin.
Bref rappel sur le métabolisme
oxydatif
de l’alcool
La toxicité de l’éthanol
à haute dose a été très
étudiée depuis de nombreuses années.
Elle est en grande partie imputable à la libération
d’espèces réactives de l’oxygène
(eau oxygénée, anion superoxyde, radicaux
libres) sous l’action de plusieurs systèmes
enzymatiques (alcool déshydrogénase,
catalase et enzymes microsomiales). Ces réactions
conduisant à la production d’acétaldéhyde,
espèce toxique et très réactive
qui se transforme en acétate sous l’action
de l’aldéhyde déshydrogénase.
Ces niveaux enzymatiques et les produits résultants
sont d’ailleurs susceptibles de varier dans
d’assez grandes proportions suivant la génétique
et le métabolisme des individus. Lors d’une
consommation excessive d’alcool, on observe
une augmentation des lipides due à la réinjection
de l’acétate dans les voies métaboliques
aboutissant à la biosynthèse des lipides.
Par conséquent, en plus d’un excès
calorique associé à une amplification
des phénomènes d’oxydation établissant
une situation de stress oxydant, une surconsommation
d’alcool induit de nombreux déséquilibres
nutritionnels. Cela entraîne une diminution
des apports en nutriments essentiels (protéines,
fibres, vitamines) interférant avec les métabolismes
normaux et l’apparition des nombreux troubles
observés chez l’alcoolique chronique.
Cependant, si la voie d’oxydation via l’alcool
déshydrogénase est la voie quantitativement
majeure en particulier au niveau hépatique,
d’autres tissus ont une capacité limitée
à métaboliser l’alcool par cette
voie. De plus, il a été plus récemment
décrit une autre voie qui peut devenir significative
lors de pics d’alcoolémie importants
ou dans d’autres organes comme le pancréas.
Cette voie métabolique de type non oxydatif
conduit à la biosynthèse de produits
d’estérification de l’éthanol
avec des acides gras à longue chaîne
appelés esters éthyliques d’acides
gras (EEAG).
Les esters éthyliques
d’acides gras (EEAG)
Les EEAG ont une demi-vie courte dans la circulation
et ils ont tendance à s’accumuler dans
les organes cibles de l’abus d’alcool,
comme les cellules sanguines, le tissu adipeux, le
cerveau, le foie et surtout le pancréas [1].
Cette distribution est donc essentiellement différente
de l’acétaldéhyde retrouvé
principalement dans le foie. Plusieurs types d’enzymes
du métabolisme des acides gras contribuent
à la synthèse des EEAG et il faut plus
particulièrement citer l’acyl-coenzyme
A?: éthanol transférase et la synthase
des esters éthyliques d’acide gras. ou
dans certains tissus (tissus adipeux, cheveux) pourraient
constituer des marqueurs du niveau d’imprégnation
éthylique plus représentatifs que les
marqueurs conventionnels comme les enzymes hépatiques
(gammaGlutamylTransférase-?GT) ou la transférine
désialylée (carbohydrate deficient transferine-CDT)
pour lesquels de nombreux faux positifs existent [2,3].
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Même si les mécanismes précis
de la forte toxicité cellulaire des EEAG sont
loin d’être connus avec précision,
il a été montré qu’ils
induisent un découplage de l’activité
mitochondriale, une fragilité lysosomiale et
une diminution de la prolifération cellulaire
avec une baisse de la synthèse protéique.
Les effets toxiques pourraient être des effets
directs des EEAG et/ou liés à la libération
de quantité importante d’acides gras
non estérifiés lors de leur hydrolyse
locale. Récemment, nous avons pu établir
que les EEAG potentialisaient l’activité
coagulante des plaquettes sanguines et pouvaient ainsi
avoir une responsabilité sur la survenue de
thrombose (résultats en cours de publication).
Nous avons également pu montrer des perturbations
du fonctionnement de cellules hépatiques humaines
en culture avec une diminution de la synthèse
protéique et une stimulation de la production
d’espèces oxygénées (résultats
en cours de publication). Ces résultats sont
à rapprocher de résultats publiés
récemment indiquant que les EEAG, contrairement
à l’éthanol seul, induisent l’apoptose
de cellules hépatiques en culture ainsi que
des perturbations importantes des flux calciques à
l’origine de leur toxicité sur des cellules
du pancréas [4,5].
Effets des polyphénols
et du resvératrol sur la biosynthèse
des EEAG
Avec l’essor de méthodologies performantes,
les polyphénols font l’objet d’intenses
recherches tant du point de vue épidémiologique
que fondamental. Plusieurs milliers de molécules
appartiennent à cette grande famille avec un
groupe très important, celui des flavonoïdes
qui renferment plus de 4000 composés. Ces produits,
largement présents dans la nourriture, en particulier
dans les légumes, fruits et boissons dont elles
sont issues (thés, cacao, jus, vins) possèdent
un grand nombre de propriétés biologiques
telles que des activités antioxydantes, anti-inflammatoires
et anti-thrombotiques. Les données épidémiologiques
montrent une association inverse entre la consommation
de flavonoïdes et l’incidence des maladies
cardiovasculaires du même ordre que la consommation
de légumes et de fruits. Nous avons pu ainsi
montrer que l’administration de catéchine
réduit le stress oxydant induit chez des animaux
en normalisant leur activité plaquettaire [6].
Le resvératrol, 3,5,4’-trihydroxystilbène,
fait partie des composés polyphénoliques
appartenant à la famille des stilbènes.
Les travaux de R. Bessis et coll. en Bourgogne
ont pu établir que ces composés sont
retrouvés plus particulièrement dans
la vigne où ils jouent le rôle de phytoalexine,
c’est-à-dire que, grâce à
ses importantes propriétés antifongiques,
le resvératrol fait partie intégrante
des défenses naturelles de la plante vis-à-vis
des pathologies de la vigne. Si la plupart des vins
rouges en renferment, le resvératrol est surtout
présent dans les vins rouges issus de cépages
pinot noir et il est proposé que cette molécule,
en association avec les autres polyphénols
du vin, puisse jouer un rôle clé dans
la prévention des maladies cardiovasculaires
associée à une consommation modérée
de vin (cf. articles dans Guides Vin et Santé
antérieurs). L’effort de recherche est
actuellement intense sur cette molécule et
de nombreuses propriétés biologiques
ont pu être mises en évidence comme?:
1/ une puissante activité antioxydante?; 2/
une inhibition de l’agrégation des plaquettes
sanguines pour une normalisation de la coagulation?;
3/ des activités anti-inflammatoire et anti-carcinogène
et enfin tout dernièrement 4/ une stimulation
de l’expression de certains gènes associés
avec une longévité accrue.
Nous avons étudié la biosynthèse
des EEAG par des cellules hépatiques humaines
en présence d’alcool. Nous avons confirmé
que la production d’EEAG est fortement stimulée
par des doses croissantes d’alcool. À
la suite de nos travaux récents, nous avons
pu mettre en évidence une nouvelle propriété
du resvératrol. En effet, nous avons montré
que les polyphénols et en particulier le resvératrol
réduisent de plus de 150 % la biosynthèse
cellulaire des EEAG induite par l’éthanol
(résultats en cours de publication). Ces résultats
ont pu être en grande partie reproduits chez
le rat soumis à de l’alcool (6 %)
avec addition de faibles quantités de resvératrol
(équivalentes à celles présentes
dans un verre de vin rouge). Les concentrations plasmatiques
en EEAG induites par l’éthanol des rats
traités par le resvératrol étaient
significativement inférieures à celles
des rats recevant uniquement de l’alcool. Ces
résultats originaux pourraient avoir plusieurs
conséquences susceptibles de fournir des explications
sur les effets néfastes des fortes consommations
d’alcool et de la consommation modérée
de vin rouge.
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