Professeur
Serge Renaud
 
Le choc des bocks

En quarante ans, la consommation de bière et de spiritueux a fortement progressé en France, touchant de plus en plus de jeunes et de femmes. Or, Serge Renaud le démontre dans une étude récente : la bière, même consommée avec modération, n’a pas les mêmes effets bénéfiques sur la santé que le vin. Le vin semble donc n’être pour rien ni dans les effets dévastateurs de l’abus d’alcool enregistrés par les statistiques ni dans le record de notre pays qui conserve à égalité avec le Portugal un premier rang européen assez peu glorieux parmi les pays consommateurs d’alcool pur.

“La France boit trop” titre-t-on ici. “Elle court, la maladie d’alcool…”, annonce-t-on par là. Les professionnels de la santé s’alarment, car ce fâcheux penchant à lever le coude pèse lourd sur les individus comme sur la collectivité. En France, 40 000 décès sont imputables chaque année à l’alcool. Le traitement des pathologies qui lui sont associées était estimé à 65 milliards de francs en 1997. On estime aujourd’hui qu’environ 12% des 150?000 décès annuels par cancer en France sont imputables à l’alcool. Cela représente 16??000 morts dont 2??000 femmes.
Les campagnes de prévention se multiplient donc depuis des décennies, relayées par la radio et la télévision, avec la signature très offensive de la Sécurité routière, par exemple. Avec 4?000 morts par an liées à l’alcoolisation des conducteurs, il y a certes de quoi crier “Stop?!” tous azimuts.
L’alcool tue. Comme la drogue. Le gouvernement s’est donc décidé à inclure la lutte contre l’alcoolisme dans son plan contre les toxicomanies. Les professionnels de la viticulture, pour leur part, refusent de voir le vin assimilé à l’alcool et à la drogue. Forts des recherches menées jusqu’à ce jour sur le vin, ils assurent qu’il ne tue pas, consommé avec modération.

In vino veritas
Il suffit de décanter les statistiques pour se rendre compte que le vin n’est pas l’objet du délit. Montré du doigt, le verre de vin continue pourtant d’être collé à la légende des photos de presse et d’ailleurs, censées sensibiliser l’opinion sur l’abus d’alcool. L’amalgame est dangereux. Et source d’une confusion qui pourrait aboutir à se tromper de cibles de sensibilisation et d’éducation, en terme de produit comme d’individus.
La consommation de vin en France a, en effet, très sensiblement diminué depuis 40 ans. Elle atteignait 130 litres par an et par adulte en 1960, soit le double d’aujourd’hui. Parallèlement, la qualité du vin bu s’est fortement améliorée : les vins d’appellation d’origine contrôlée (AOC) représentent la moitié des vins consommés. L’autre moitié est constituée par les vins de table qui, voici une trentaine d’années, représentaient encore près de 90% de la consommation des Français. La mise à l’écart du vin comme boisson quotidienne et la nette amélioration de sa consommation en terme de qualité plaideraient-ils pour un non-lieu en sa faveur? Probablement. Les Français boivent moins de vin, mais mieux.

En revanche, un goût prononcé de nos compatriotes pour la bière s’est confirmé depuis les années 60. De 35 litres par an et par habitant à l’époque, sa consommation est passée à quelque 38 litres aujourd’hui après un pic de 44 litres en 1980. A la hausse aussi, la consom-
mation d’alcools forts (plus de 40%) est passée de 2 litres par habitant et par an en 1960 à
2,5 litres environ.
Deux autres phénomènes inquiètent les professionnels de la santé: la forte hausse de la consommation d’alcool chez les femmes et chez les jeunes de moins de 18 ans.
Les dernières statistiques publiées par l’Association pour la prévention de l’alcoolisme le confirment : jamais les jeunes Français n’ont ingurgité autant d’alcool et ils s’y mettent de plus en plus tôt. Si le vin est la boisson initiatique des
12-13 ans, il est rapidement supplanté par la bière et les spiritueux dès l’âge de 15 ans, avant d’être à nouveau au goût du jour vers
19 ans. Qu’ils se “déchirent”, se “défoncent” ou “s’éclatent”, c’est en masse que les jeunes choquent leurs canettes à la moindre occasion avant de se livrer au rituel du samedi soir où les alcools forts font monter la fièvre.

 

Quant aux femmes, il est difficile de savoir ce qu’elles boivent exactement. Mais si les modes de vie hommes-femmes s’uniformisent, il est normal que, dans tous les domaines, y compris dans celui de la consommation d’alcool, les différences se réduisent. En 1960, les spécialistes estimaient qu’un alcoolique sur douze était une femme, ce pourcentage est aujourd’hui de quatre pour douze. Le comportement des femmes se traduit par une augmentation des troubles liés à l’alcool (dépression, schizophrénie, phobies…) et par une recrudescence des condamnations pour ivresse au volant.

Verdict : la réduction de la mortalité globale et par cancer ne concerne pas les buveurs de bière,même modérés.
Il est un des rares scientifiques à s’être prononcé sur la question. Père du “French paradox” , le Docteur Serge Renaud affirme que, même bue avec modération, la bière n’a pas les mêmes effets bienfaisants que le vin. C’est ce qui ressort d’une étude prospective de groupe intitulée “Vin, bière et mortalité chez les hommes d’âge moyen dans l’Est de la France”. Soutenue par l’Unité 330 à l’Institut national pour la santé et la recherche médicale de Bordeaux, par le ministère de l’Agriculture, the Technical Institute of Wine et la Fondation pour la recherche médicale de Paris, son étude portait sur un échantillon de 36 250 hommes âgés de 40 à 60 ans. Elle visait à évaluer les dangers de la consommation de vin et de bière pour la santé.

Que retient-on ?
Premier constat : seuls ceux qui boivent du vin journellement et de façon modérée (1 à 3 verres par jour) ont une mortalité globale et par cancer significativement inférieure à celle des non-buveurs. Les buveurs de bière, même modérés (3 à 9 verres par jour) ne sont donc pas concernés.
Deuxième constat : chez les buveurs de vin, la mortalité due à des maladies coronariennes est inférieure de 45% à 48% par rapport aux non-buveurs, et les maladies cardio-vasculaires sont réduites de 39% à 40%. Chez les buveurs de bière, le taux de mortalité due à ces maladies n’est inférieur que de 42% à 32% mais seulement avec une consommation quotidienne de 22 g à 54 g d’alcool.
Enfin, contrairement à la bière et aux spiritueux, une consommation modérée de vin n’augmente pas le risque de cancer dans la partie supérieure de l’appareil digestif. La bière contiendrait des substances cancérigènes spécifiques : les nitrosamines. De nos jours, la concentration de ces substances dans les bières a été considérablement réduite. Si les nitrosamines sont effectivement responsables de l’effet cancérigène de la bière, ce ne sera que dans la prochaine décennie que la corrélation entre la consommation de bière et les cancers pourra être précisément établie. Toujours est-il, conclut le Docteur Renaud, que “pour un à cinq verres, le risque de mort violente est de 51% inférieur chez les buveurs de vin par rapport aux buveurs de bière. Cela concorde avec un rapport récent qui constate que la bière et les spiritueux, contrairement au vin, sont reliés aux taux d’homicides et d’agressions.”

 

 

 

L'abus d'alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération

Guide des vins "Vins et Santé"